Rôles hommes/femmes: d’où vient la confusion?

Cet article est le premier sur une petite série qui essaiera de clarifier les véritables problèmes qui minent les débats sur les rôles masculins/féminins dans nos églises. L’objectif n’est pas tant d’apporter une énième réponse, que de faire comprendre que ces débats sont interminables parce qu’ils posent en réalité les mauvaises questions, et qu’ils font appel à de mauvaises définitions. Je ne suis bien sûr pas neutre dans celui-ci, je penche plutôt du côté complémentarien, mais rassurez-vous : il n’y aura pas dans les prochains articles une énième exégèse pédante de 1 Timothée, 1 Corinthiens et autre. Simplement des commentaires historiques/culturels qui montrent qu’en fin de compte, il y a bien un moyen de s’unir sur ces questions… si nous arrivons justement à bien comprendre ces questions.

La confusion actuelle

Sur les rôles masculins et féminins, avec bien sûr toutes les réserves et nuances que cela mérite, le débat est actuellement partagé entre deux familles de positions : les positions complémentariennes et les positions égalitariennes. Elles ont ceci de commun :

  • Elles affirment toutes deux l’égale dignité de la femme et de l’homme.
  • Elles reconnaissent toutes deux qu’il y a des différences réelles et naturelles entre hommes et femmes.
  • Elles affirment toutes deux la nécessité de suivre la volonté divine quant aux relations hommes/femmes.
  • Elles confessent toutes deux un désir d’orthodoxie biblique.
  • Elles s’efforcent toutes deux de se fonder sur la Bible seule.

Elles s’opposent en ceci :

  • Les complémentariens affirment que ces différences réelles et naturelles impliquent une différence de fonction et de rôle, où l’homme est clairement désigné comme responsable et gouvernant du périmètre dont il a la charge, et la femme est clairement désignée comme une aide et un soutien à l’homme. Ainsi, ils affirment la continuité des injonctions bibliques qui interdisent à la femme d’enseigner.
  • Les égalitariens considèrent que les différences naturelles entre hommes et femmes ne sont pas une base pour justifier une différence de fonction et de rôle, celles-ci devant plutôt être attribuées selon les appels individuels. La responsabilité privilégiée de l’homme n’est pas niée, mais elle est rendue quasi-purement cérémonielle. Les injonctions bibliques sont comprises comme étant une expression culturelle associée à l’époque de Paul, et donc obsolètes.

A l’intérieur de chaque camp se dessine bien entendu une multitude de nuances : les complémentariens ne sont pas des adeptes du patriarcat oppressant, et les égalitariens ne sont pas des féministes à versets.  Cependant, chaque camp développe son erreur particulière :

  • Les complémentariens ne tiennent pas assez compte de l’impossibilité de vivre une véritable complémentarité entre hommes et femmes dans un monde où cette différence n’existe plus.
  • Les égalitariens sont beaucoup trop rapides à accepter l’interprétation la plus agréable à notre époque, et ne prennent pas le temps de critiquer leur idée fondamentale : celle qui voudrait que les différences entre homme et femme ne soient pas significatives.

Pourquoi cette confusion ?

Réponse courte : A cause de notre modèle économique, qui rend la Création et son témoignage –appelé aussi Loi Naturelle (Rom 1) – complètement inaudible.

Réponse longue : Le mieux est encore de faire un historique. Dans la Bible, on oublie toujours que le modèle d’économie biblique est la petite propriété familiale. Autrement dit : loin d’un système où 99% des gens sont salariés, toutes les injonctions bibliques sur les relations entre homme et femmes s’inscrivent dans un monde où mari et femme sont aussi co-gérants de l’entreprise familiale.

Le patriarcat biblique

Ainsi la femme vertueuse dans Proverbes 31 n’est ni une « femme au foyer », ni une « businesswoman ». Elle s’occupe à la fois de sa famille ET d’un travail lucratif au contact avec l’extérieur, parce que la famille est tout simplement une unité économique. Ainsi est réglé le débat accessoire qui pose la question : « La femme chrétienne doit-elle rester à la maison ou travailler à l’extérieur ? » Proverbes 31 répond : « Depuis quand les deux sont-ils censés être séparés ?!! »

En effet, on voit que Proverbes 31 enseigne que la femme doit rester à la maison par le verset 15, 23 et 27 :

Elle se lève lorsqu’il fait encore nuit, elle donne de quoi manger à sa maison, elle donne ses instructions à ses servantes.

Son mari est reconnu aux portes de la ville, lorsqu’il est assis avec les anciens du pays. [Sous entendu : elle n’y est pas]

Elle surveille la marche de sa maison…

Et en même temps, elle a une activité lucrative qui l’amène à traiter avec une quantité d’affaire commerciales extérieures (verset 13, 16, 24) :

Elle se procure de la laine et du lin et travaille de ses mains avec plaisir.

Elle pense à un champ et elle l’acquiert ; du fruit de ses mains elle plante une vigne.

Elle fait des sous–vêtements et les vend, elle livre des ceintures au marchand.

Un autre exemple : celui de Nabal et Abigail (1 Samuel 25). David vient demander à Nabal, chef d’une importante maison, un tribut en retour de son travail de protection. Nabal commet l’immense bêtise de l’insulter et refuser de payer ce tribut, ce qui amène David à mobiliser 400 hommes de guerre pour exterminer la maison de Nabal. On remarque alors le rôle d’Abigail : Alors qu’elle était absente lors de ce dialogue « extérieur » fait de politique et de diplomatie, la voici à sa place dans un rôle « intérieur » de gestion et de soin de sa maison. Loin d’être une potiche, il apparaît :

  • Qu’elle a une connaissance tout à fait étendue de l’état des réserves de sa maison, elle sait exactement combien elle peut donner et de quoi elle dispose (1 Samuel 25.8). Je rappelle que la maison de Nabal s’apparente bien plus à Nabal Inc. qu’à la petite ferme des Ingalls. Ces chiffres précis montrent qu’Abigail gérait en réalité la comptabilité interne et tenait la clé des réserves.
  • Que les serviteurs se tournent naturellement vers Abigail quand ils voient la défaillance de Nabal, et ce afin de prendre des consignes (1 Samuel 25.14). Elle était donc reconnue par eux comme étant une femme de pouvoir, voire le réel pouvoir chez Nabal.
  • David lui-même reconnaît la démarche d’Abigail comme complètement légitime (1 Samuel 25.32), ce qui signifie qu’il la reconnaît comme responsable et représentante de sa maison.

C’est ainsi que malgré tous les discours du type « je suis l’esclave de mon seigneur » (1 Samuel 25.41), il apparaît que ces phrases sont bien plus une hyperbole qu’une description.

De même, sans rentrer dans le détail, même si l’apôtre Pierre dit : « Ainsi se paraient autrefois les femmes saintes qui espéraient en Dieu, soumises à leur mari, telle Sara qui obéissait à Abraham et l’appelait seigneur. » (1 Pierre 3.5-6) Il faut tout de même se rappeler que Sara était la maîtresse incontestée de la maison d’Abraham, et qu’elle obtenait à peu près ce qu’elle voulait d’Abraham, même quand celui-ci n’était pas d’accord. C’est elle qui a donné Hagar comme concubine à Abraham (Gen 16) puis elle demande l’autorisation à son mari de discipliner –sévèrement- Hagar, au point où cette dernière part de la maison. Une fois Isaac né, elle demande à nouveau qu’Hagar et Ismaël – le fils aîné d’Abraham, que ce dernier aime beaucoup- soient chassés. Et Abraham ne veut pas le faire… puis pourtant consent au désir de sa femme. (Genèse 21). J’ai pensé pendant un temps qu’Abraham était passif face à une femme qui était pourtant censé lui être soumis. Il apparaît plutôt que c’était un fonctionnement normal de cette culture : l’homme était élevé en public, mais en privé le pouvoir et l’influence appartenait réellement à l’épouse.

On verra également le pouvoir et l’influence des femmes dans la famille de Jacob, où ses épouses marchandent entre elles les relations sexuelles de leur époux, et ce dernier suit « passivement » leur décision.

Ces quelques paragraphes servaient à montrer que le récit qui veut le patriarcat soit une domination sans partage des hommes est à nuancer sérieusement : en réalité, il apparaît que l’Ancien Testament réserve des fonctions publiques et cérémonielles aux hommes, tout en reconnaissant un pouvoir à la fois économique et politique aux femmes, seulement c’est toujours dans un cadre « interne ». Cela ne pose aucun problème car le pouvoir « interne » est un pouvoir réel, puisque les moyens de productions (et donc de richesses) appartenaient aux familles à l’époque.

Comment le capitalisme a rendu tout confus

Passons de nombreux siècles d’histoire matrimoniale pour en arriver au XIXe siècle, lorsque la vie familiale a été dépecée par la révolution industrielle. La Révolution Industrielle a transformé des paysans  qui jusque là étaient les (petits) propriétaires de leurs terres familiales (cf Tocqueville, La France de l’Ancien Régime) en prolétaires sans moyens de subsistances (cf Germinal ou Au Bonheur des Dames pour une illustration). Autrement dit : d’un point de vue économique, les hommes ont cessés d’être des patriarches, et les femmes se sont retrouvés sans propriété à administrer. Rester à la maison est devenu synonyme de ne pas avoir d’activité lucrative du tout, puisque la seule activité possible est celle du salariat. Les habitudes culturelles étant plus tenaces que les réalités économiques, le modèle patriarcal s’est tout de même maintenu dans ce nouveau monde de prolétaires, et s’est même rigidifié. On a donc raison de dire que le « patriarcat » de la fin XIXe jusqu’aux années 60 était invivable : c’était réellement le cas, parce que ce patriarcat-là était une crispation morbide en réaction aux nouvelles conditions économiques, où les hommes n’étaient plus les pourvoyeurs économiques du foyer, mais demandaient toujours l’autorité culturelle qui allait avec. De leur côté les femmes devaient être soumises, mais elles n’avaient plus le pouvoir réel qui rendait ce marché acceptable, puisque la vie économique n’était plus dans la famille. Ce modèle familial/culturel était intenable, et il s’est crashé à la fin des années 60.

Aujourd’hui, les complémentariens comme les égalitariens font chacun une erreur colossale dans leur ignorance de ces aspects :

  • Les complémentariens affirment la complémentarité des sexes… dans un monde où cela n’a aucune fonction.
  • Les égalitariens affirment l’égalité des sexes…. dans le prolétariat et l’absence de pouvoir.
  • Les deux se réfèrent à l’ordre pré-1968, les uns comme modèle et les autres comme contre-modèle… alors qu’il était vermoulu et intenable à cause de notre ordre économique.

Voilà pourquoi le débat est confus : il ne tient pas assez compte que la question des rôles masculins/féminins dépasse largement la question biblique, théologique, anthropologique. C’est en réalité très dépendant de notre modèle économique. Si nous étions dans une économie de petits propriétaires par exemple, être une femme complémentarienne ne serait en aucun cas « se sacrifier » en restant à la maison, puisque la maison est un centre de pouvoir. Si nous étions dans une économie de propriété familiale, être égalitarien serait contre-intuitif.

Voici donc mes suggestions :

  • Que les complémentariens ne se contentent pas de rétablir un modèle anthropologique : ils faut qu’ils s’approprient aussi un modèle économique. La vraie complémentarité ne peut se réaliser que dans une économie distributiste.
  • Que les égalitariens prennent conscience que leurs positions ne sont intelligibles que grâce au capitalisme. Il y a probablement une saine critique à faire sur leurs propres positions.

Dans le prochain article, nous verrons ce qu’il en est du pastorat féminin, qui lui aussi contient ce genre de confusion dû à de mauvais concepts.

Un commentaire sur “Rôles hommes/femmes: d’où vient la confusion?

  1. Merci pour cet article, c’est très très très intéressant et interpellant.

    Toutefois cela demande réflexion : notre façon de vivre doit-elle être conditionnée au système économique dans lequel, bien malgré nous, nous évoluons ?

    Ou autrement dit : Doit-on délaisser les injonctions bibliques au motif que nous ne vivons plus dans la même structure socio-économique patriarcale de l’AT ?

    N’oublions pas aussi qu’il y a une dimension spirituelle au point de vue complémentarien : L’Eglise qui est l’épouse soumise à Christ son chef, modèle de l’épouse soumise à son chef de mari.

    Un point que vous n’avez pas abordé, outre l’aspet économique, la complémentarité des rôles H/F vient aussi qu’étant mère des enfants, la femme, d’abord enceinte et puis allaitante plusieurs années était de fait, naturellement cantonnée à la sphère domestique avec la charge et le soin principalement des enfants (volet éducatif, social, care…). (Sauf chez les femmes de bonne condition qui s’allouaient les services d’une nourrice.)

    Cette dimension très imortant a aussi changé avec la société actuelle, le contrôle des naissances, la crèche et le lait maternisé. Mais cela change-t-il l’instinct naturel (la création – loi naturelle comme vous la citez très justement) de la mère et l’instinct protecteur du père qui représente son foyer au dehors ? Nous voyons que ces comportements sexués sont toujours présents alors même que le post-modernisme fait tout pour indissocier les sexes afin d’intervertir leur rôle.

    Je me dois aussi de nuancer quand au fait que la révolution industrielle a laissé les femmes sans pouvoir économique à la maison : dans les classes ouvrières, nombreuses sont celles qui travaillaient. Il faut en réalité attendre le rebond économique des trente glorieuses pour revaloriser le rôle de « femme au foyer » , vu comme une progression sociale puisque Monsieur pouvait faire vivre sa famille avec son seul revenu.

    Et aussi que : avant la révolution industrielle, tout le monde n’était pas paysan, (et beaucoup de paysan n’était pas propriétaire de leur terre non plus mais par exemple « locataire » devant partager à 50/50 le fruit de son travail avec le proprio) et leur vie n’était pas simple ni économiquement toujours très viable. Il y avait aussi des journaliers (travailleurs désœuvrés cherchant du travail à la journée, d’ailleurs cela existait déjà du temps de Jésus si on en croit la parabole de la paie de la première et de la dernière heure), des artisans, des apprentis (dont les enfants, placés très tôt au travail ici ou là), des soldats ou mercenaires, des religieux, des vendeurs itinérants…
    Même si je suis d’accord avec vous que quand activité « d’entreprise », il y avait (artisanat ou ferme) c’était toujours familial, aussi bien chez les pauvres que chez les bourgeois (pour l’artisanat de l’orfèvrerie par exemple).

    Donc si ce modèle économique constitue un idéal (et c’est tellement logique…), il n’était pas la règle absolue non plus.

    Je vais lire de ce pas les articles suivants 🙂

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