Que faire quant aux bullshits jobs ?

Voici la conclusion de cette petite série, et elle sera organisée selon les points suivants :

  • Que faire au niveau individuel (pour la personne concernée) ?
  • En tant que proche/famille ?
  • Que peut faire l’église ?
  • Que peut faire la société ou la politique ?

Au niveau de l’individu

  • Songer à des voies de sortie : qu’il s’agisse simplement de changer d’employeur, ou d’emploi dans la même compagnie, ou quelque chose de plus ambitieux comme une reconversion complète. Un emploi vain est difficile à réformer, et il est destructeur pour la personne. Dès lors, pour la préservation de votre santé mentale, il faut à minima envisager le départ. C’est évidemment plus facile à dire qu’à faire, surtout si l’on a besoin de sécurité financière. Il se peut que cela soit impossible. En tous les cas :
  • Trouver un moyen de tromper l’ennui: Il y a le témoignage de celui qui était éditeur sur wikipédia pendant ses heures vaines de travail. Celui de l’employé qui est devenu spécialiste de Spinoza à cause de la vanité de son emploi. Et ainsi de suite : tâchez de trouver un dérivatif, quelque chose que vous pouvez créer ou construire à l’intérieur même de votre emploi. Profitez-en pour écouter les podcasts qui vous intéressent, des livres audios etc.
  • Ouvrez-vous en à un proche : La moitié de la souffrance vient du fait que l’on est obligé de cacher et de mentir sur la nature réelle de ses activités. Et il est quasiment inimaginable de le dire sur le lieu de travail (même si vous devriez essayer). Ce qui est surprenant, c’est que nous avons tendance à faire la même chose en rentrant chez nous, de peur de passer pour un parasite ou un paresseux. Cela ne doit pas être. Même si vous n’êtes pas compris, dites franchement ce qu’est votre emploi. Je n’encourage pas la plainte continuelle : simplement, que les choses soient claires au moins avec vos proches. Que vous n’ayez pas à dissimuler avec eux également.
  • Prenez soin des autres domaines de votre vie : Autant que vous le pouvez, ne laissez pas la dépression liée à votre travail déborder sur votre vie familiale ou extérieure. Vous pouvez difficilement vous permettre des frustrations aussi intenses sur deux fronts.
  • Ce qu’il faut attendre de Dieu : Priez qu’il vous donne une porte de sortie, qu’il vous préserve votre santé mentale, et qu’il vienne infuser dans votre vie le sens qui lui manque. N’ayez pas peur de reconnaître devant lui la situation dans laquelle vous êtes. Ne laissez pas la culpabilité d’avoir un emploi vain vous éloigner de lui. Apprenez à identifier correctement quelle est votre part de responsabilité dans ce qui vous arrive, de manière à ne pas vous charger d’une culpabilité indûe, qui ne serait donc pas couverte par le sacrifice de Christ. Si vous avez la disponibilité de lire/d’étudier à votre travail, profitez-en pour approfondir votre théologie : c’est un des meilleurs usages qu’on puisse faire de ce mal.

Au niveau des proches

  • Repérer les signes qui peuvent vous y faire penser : Souvent votre prochain ne vous dira pas qu’il est dans un emploi vain. Cependant si vous le voyez éviter de parler de son travail, se plaindre du trop de réunions, des tâches vaines, ou bien avoir honte de ce qu’il fait ; s’il revient déprimé de son travail, et que cela ne peut pas être attribué à un surmenage, qu’il ne considère pas comme important d’arriver à l’heure etc… tout cela peut être dû à bien des choses, mais un emploi vain peut être une explication.
  • Être compréhensif : un emploi vain est un objet déroutant, dans le sens où il renverse la plupart de nos conceptions sur le travail et les emplois salariés notamment. « Être payé à ne rien faire » n’est pas vivable en réalité. Et le salaire que l’on rapporte n’est pas une satisfaction suffisante pour se motiver. Face à un proche qui dit que son travail ne sert à rien, nous sommes beaucoup trop rapides à le faire taire par des maximes du genre : « te plains pas, toi au moins tu as un travail », « j’adorerais être payé à ne rien faire », « tu n’as qu’à demander plus de travail » et ainsi de suite. Aussi logique et de bon sens qu’elles paraissent être, elles sont en fait à côté de la plaque et décourageante, voire blessantes. Le mieux que vous puissiez faire est en réalité de vous taire et de laisser parler. « Soyez prompts à écouter, et lents à vous mettre en colère » disait l’apôtre Jacques.
  • Ce à quoi il faut vous attendre : Admettons que vous savez que votre proche a un emploi vain, qu’est-ce que cela changera dans la vie quotidienne ? Il aura une intense frustration qui se manifestera différemment selon les caractères : soit il se renfermera sur lui-même, soit il sera irritable pour peu de choses. Il risque de perdre l’habitus du travail, et peut donc d’avoir du mal à initier ou se concentrer sur ses tâches domestiques. De façon surprenante, il peut être authentiquement être fatigué à la fin de sa journée de travail, d’une fatigue mentale vicieuse. Il y a un risque de bore-out (dépression clinique déclenchée par l’ennui au travail). Cependant, tout cela peut disparaître dès qu’il aura trouvé un travail intéressant. Je ne peux pas vous dire comment il faut réagir face à cela : seul vous le connaissez assez pour savoir comment faire. Je me contente de vous dire quelques failles de caractères qui viennent avec un emploi vain.
  • Le soutenir dans ses projets de transition : Je n’entends pas par-là soutenir toutes les idées les plus folles de transition, au risque de la sécurité financière de la famille. J’entends simplement ceci : comprendre que le meilleur antidote à un emploi vain est de le quitter, et l’aider à clarifier ses idées sur la meilleure façon de procéder.
  • Comment prier pour lui : Priez pour que le Seigneur donne une porte de sortie et lui préserve sa santé mentale. Pour que vous puissiez supporter les défaillances de volonté qui sont dûes à son emploi vain. Priez enfin « que son règne vienne », c’est à dire pour que le Seigneur vienne juger ce système économique inique qui crée ce genre de situation.

Au niveau de l’église

Peu de choses peuvent être faites à ce niveau, si ce n’est celles-ci :

  • Faire preuve de nuance dans notre théologie du travail : n’imaginez pas que tout travail est honnête et conforme à la volonté de Dieu. Certes, Dieu veut que l’homme travaille, mais l’homme est capable de tordre la volonté de Dieu de cent façons différentes, et les emplois vains en sont une.
  • Au niveau pastoral/fraternel, être attentif et compréhensif : les recommandations sont les mêmes que pour les proches. Un frère ou une sœur en christ qui n’aime pas parler de son travail, évite le sujet ou le critique frontalement devant vous est un signe d’emploi vain. Evitez alors les maximes creuses que j’ai déjà décris.
  • Proposez un engagement ayant du sens dans l’église : les personnes qui ont un emploi vain n’attendent qu’une occasion d’être utiles et de s’engager dans quelque chose qui ait du sens. Pour peu que la tâche proposée ait une utilité réelle –et qu’elle ne soit pas elle-même un bénévolat vain pour compenser un emploi vain- et qu’elle corresponde à votre frère/sœur qui souffre d’un emploi vain… vous feriez un grand bien. Si cela est possible bien entendu.
  • Encourager une culture de coopérative : J’avais défendu dans un article que le distributisme était probablement la doctrine économique la plus conforme au modèle biblique. C’est-à-dire : le développement d’un modèle d’entreprises familiales ou de coopératives (comme Mondragon) où les travailleurs sont tous propriétaires de leurs outils de productions. Le problème des emplois vains est ainsi coupé à la racine. L’église peut être la matrice de telles entreprises. Cette idée est bien sûr plus lourde à mettre en place et plus radicale, mais elle est de toute façon un modèle que l’église doit encourager.

Au niveau de la société/politique

  • Arrêter, voire supprimer la financiarisation de l’économie : comme je l’avais dit dans mon « étude scolastique » les emplois vains prolifèrent dans la Finance et apparentés, et tous les emplois ont été plus ou moins rendus vains à partir du moment où les financiers ont pris le contrôle de notre économie dans les années 80 (ce qui en France correspond au « tournant libéral » du PS et dont Macron est le dernier champion en date). Si l’on veut supprimer les emplois vains, il faut donc arrêter ce processus de « financiarisation ». Cela veut dire : faire en sorte que les directeurs viennent du milieu de la production et non des écoles de commerces, décentraliser fortement le pouvoir économique pour le rendre aux filiales locales, revoir l’équilibre entre actionnaires et entreprises pour que l’argent dégagé par le travail soit réinvesti dans la sphère de production, et non dans des dividendes dont la gestion va créer quelques emplois vains de plus.
  • Lutter contre l’idéologie et les organisations managériales : comme le disait cette doyenne d’université citée dans un autre article, cette idéologie qui nous vient de la sphère financière est la principale responsable de cette prolifération d’emplois vains. Ce fruit de la Technique se caractérise par une obsession de la statistique, des rapports et des process, qui engendrent autant d’emplois vains pour mettre en place et entretenir ces roues de hamster qui n’apportent rien à la production au final. Il faut faire reculer les niveaux de contrôle dans nos organisations de travail, et laisser à nouveau de la place à la confiance informelle. Ainsi nous n’aurons plus besoins de formulaires, ni de contrôleur, ni de gestionnaire du contrôleur, ni de directeur adjoint au gestionnaire du contrôleur, ni du consultant spécial auprès du directeur adjoint au gestionnaire du contrôleur.
  • Mettre enplace le distributisme : Les coopératives ne sont pas forcément à l’abri de l’idéologie managériale, mais il y a deux freins qui empêchent les managers de devenir managériaux :
    • Ils doivent rendre des comptes aux autres travailleurs, qui sont propriétaire au même titre que lui de l’entreprise : il doit donc s’assurer que les informations soient utiles, réduire les commissions et tâches administratives à ce qui est strictement nécessaires. Et cela ne serait-ce que parce que ce sont les travaillleurs/producteurs qui vont voter pour accepter qu’un nouveau personnel les rejoigne.
    • Le modèle de propriété pour tous promu par le distributisme contrecarre directement le modèle de prolétariat imposé qui est la colonne vertébrale des emplois vains.

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