Une théologie des bullshit jobs

Je viens de faire un article assez massif qui synthétise ce que l’on sait sur ceux-ci. Mais je n’en ai pas encore faire un commentaire chrétien. C’est le sujet de cet article, et la mise en application de ce que je décrivais dans cet autre article : « comment étudier l’économie sous un angle chrétien » : 1. Etudier et décrire l’objet pour lui-même et 2. Seulement après l’avoir fait, en faire le commentaire théologique.

Le mandat créationnel bafoué

Question : pourquoi ces emplois génèrent-ils de la souffrance ? Cela va contre l’idée très répandue que l’oisiveté rémunérée est un rêve. David Graeber propose une réponse prudente dans son livre : « Jobs à la con, une théorie » : Il fait appel au travail de Karl Gross (1901) un psychologue qui enseignait qu’il existait une « joie d’être cause » qui était à la base du Jeu. Mais cette disposition de l’être humain déborde bien au-delà de cette sphère, et elle peut expliquer pourquoi lorsque notre travail est tel qu’il n’est cause de rien (un emploi vain), nous perdons notre joie. Les emplois vains sont donc le témoignage que cette « joie d’être cause » est plus fondamentale qu’on ne pensait à l’être humain.

Il y a là une connexion puissante avec la tradition chrétienne. En effet, nous enseignons que Dieu a crée l’homme pour être une cause dans la création, à travers le « mandat créationnel »

Soyez féconds, multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la. Dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et sur tout animal qui rampe sur la terre. – Genèse 1.28

Et on voit que juste après sa création, la première chose qui lui est donnée est « d’être la cause » du nom des animaux (qui est aussi une prise d’autorité sur eux). Par le mandat créationnel, on voit que :

  1. L’homme est fait pour le travail
  2. L’homme est fait pour un travail qui a un impact sur la création

Or la particularité de ces emplois vains est justement qu’ils n’ont aucun impact sur le « monde réel » -la création. Comme le disent quantité de témoignages, le jardinier peut finir sa journée en voyant ce qu’il a accompli, un administratif ne peut pas revendiquer un tel résultat : le monde a tourné, et c’est comme si lui n’avait rien fait, ou qu’il n’avait pas existé.

Dès lors, on comprend la source de cette souffrance : ceux qui ont un emploi vain sont coincés dans une version perverse de ce que devrait être un travail : ils passent du temps, parfois de l’énergie pour ce qui ne change pas la création. Voilà pour la souffrance.

La malédiction du travail

Bien sûr, après ce mandat créationnel, il y a un « amendement » à la nature du travail qui est édicté par Dieu, suite à la Chute de l’homme :

Le sol sera maudit à cause de toi ; c’est avec peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie, il te produira des chardons et des broussailles, et tu mangeras l’herbe de la campagne. C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans le sol, d’où tu as été pris. – Genèse 3.17-19

Je pensais au départ que les emplois vains relevaient de cette malédiction : alors que nous étions dans une économie agricole où cette malédiction s’appliquait de façon évidente, nous sommes passés à une économie industrielle puis « de services » où plus aucun d’entre nous ne cultivait la terre, où il n’y avait plus que des tableurs excels à faire pousser, et où l’on ne suait plus à cause des climatiseurs. Et pourtant voici ces souffrances : j’en déduisais que la malédiction de Dieu continuait, mais s’était juste « adaptée » à la nouvelle économie.

Après avoir étudié les emplois vains, je pense que c’était faux : les souffrances engendrées dans les bureaucraties ne viennent pas de la malédiction de Genèse 3. Elles viennent de l’infraction à la loi naturelle. Cette souffrance vient de notre nature froissée de remplir un mandat créationnel mutilé.

Là où les choses deviennent « amusantes », c’est que ceux qui se reconvertissent d’emplois vains se redirigent ensuite souvent vers des emplois agricoles ou proche de la création, comme s’ils préféraient encore vivre pleinement la malédiction de Dieu plutôt que d’y échapper par une vanité humaine.

La fuite de la Création

Les emplois vains sont enfin l’occasion d’une dernière remarque, qui nous emmènera du côté de la Technique et de son pouvoir.

La Technique, c’est le processus de rébellion contre Dieu par artificialisation du monde, au moyen de la technologie et de procédés de « rationalisations » des activités humaine.

C’est la forme de rébellion qui est prévalente actuellement, et qui a été décrite par Jacques Ellul dans La Technique ou l’enjeu du Siècle. Je vous recommande aussi La Déconstruction de l’homme d’Eric Lemaître.

Après avoir tenté de remplacer Dieu par d’autres dieux (le projet des païens), puis de corrompre la doctrine de Dieu pour le façonner à notre image (le projet des modernes), nous avons profité enfin du pouvoir apporté par notre technologie pour fuir la Création du Créateur et entrer dans la création de la Créature. Nous avons artificialisé notre monde, nous avons créé et développé un monde virtuel jusque dans des proportions problématiques… et nous avons créé des emplois pour soumettre et développer cette création abstraite.

Les emplois vains sont le fruit de la Technique quand elle est appliquée au monde du travail : on le voit au fait qu’ils sont concentrés dans le monde de la Finance, folle amoureuse de joujous technologique et Haut Lieu de la Technique, parfois plus que les scientifiques et techniciens eux-même. On le voit dans le fait qu’ils sont créés par la financiarisation de l’économie, qui est l’imposition d’un carcan « technique » fait de chiffres et d’indicateurs ridicules qui n’existent que par idéologie.

Une fois cela établi, nous voyons dès lors que les emplois vains sont le témoignage de la vanité et de la faiblesse de la Technique et de ses promesses. Que peut donc nous promettre cet « âge de silicium » vers lequel on veut aller ?

  • Des journées entièrement oisives ? Mais nous ne pouvons pas le supporter !
  • Vivre « tous nos potentiels » dans un monde complètement virtuel ? Allez donc faire du virtuel votre travail, et vous verrez la souffrance que cela engendre !
  • Fuir les souffrances et les peines du monde matériel ? Mais le monde immatériel est encore pire !

Les emplois vains sont la preuve que fuir la Création par la Technique ne peut être que source de souffrance.

Fuyez donc ces monstres de verre et de silicium, et revenez à la Création!

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