Une étude scolastique des bullshit jobs

La substance de cet article vient du livre de David Graeber « Bullshit jobs : a theory ». A lui doit revenir tout le crédit. En un sens, je ne fais ici que vulgariser ce qu’il écrit dans son livre.

A propos des jobs vains [Bullshit jobs] nous devons nous poser les questions suivantes :

  1. Y-a-t-il des jobs vains ?
  2. Quelle est leur définition ?
  3. Quelles sont leurs parties ?
  4. Quelles sont leurs causes ?
  5. Quelles sont leurs conséquences ?
  6. Quels sont leurs buts ?

On voit ici un modèle d’application de la méthode scolastique : d’abord se demander si un objet est, ensuite ce qu’il est (sa cause formelle), ensuite de quoi il est constitué (sa cause matérielle) enfin sa cause efficace et sa cause finale. Commençons.

Article 1 : Y-a-t-il des jobs vains ? Nous l’affirmons.

Selon l’opinion des néolibéraux, le Marché choisit nécessairement d’agir de façon efficace, et les salaires étant un coût à maîtriser, il est impossible que des agents économiques puissent choisir d’embaucher du personnel pour ensuite lui donner une tâche inutile.

Contre cela, nous affirmons qu’au contraire il existe de tels emplois, qui s’ils disparaissaient ne changeraient rien à nos vies, voire les amélioreraient. Nous soutenons cette affirmation de la façon suivante :

  • Un sondage Yougov a posé la question « Est-ce que votre emploi apporte quoi que ce soit d’important pour le monde ? » Seul 50% ont déclaré que oui. Le reste soit dit non, soit ne sait pas. Un tiers des sondés affirment que leur travail « n’est pas épanouissant ». Une étude semblable en hollande a donné des résultats semblables.
  • L’expérience quotidienne le montre : qui n’a pas vu une réceptionniste qui tricote pendant ses heures de permanence, qui ne connaît pas des collègues qui passent leur journée sur Facebook (sans que cela impacte le reste de l’équipe) ?
  • Que certains emplois soient vains et inutiles est attesté aussi par des histoires comme celle du fonctionnaire qui a été absent pendant six ans sans que personne ne s’en rende compte ou bien de celui qui est resté mort sur sa table de travail pendant deux jours. Si un chauffeur de bus ne se présente pas à son arrêt, on le remarque de suite, car son travail a un impact réel sur le monde.
  • Enfin – même si l’argument est fragile- le succès insensé de l’article de Strike ! sur les bullshitjobs montre qu’à minima, ce qui est décrit par David Graeber « parle » à ses lecteurs, au point où ceux-ci sont près à le traduire en près de douze langues en moins de deux semaines.

Sans l’avoir encore défini ou qualifié nous voyons donc là qu’il y a un objet à étudier.

Objection : Comme l’a défendu The Economist, ces emplois ne sont pas vraiment vains, c’est juste que l’employé s’occupe d’une tâche tellement pointue qu’il ne voit pas sa contribution à l’ensemble, comme les ouvriers sur les chaînes de montage au XXe siècle. Réponse : Cette réponse abstraite se heurte à la description concrète de ces emplois : vous trouverez facilement des témoignages d’employés qui vous diront que leurs tâches n’occupent que deux heures par jour (voire moins). D’autres qui comprennent très bien leur rôle dans l’entreprise mais remarquent qu’ils pourraient être remplacés avantageusement par une machine ou une IA. D’autres encore qui « cochent des cases » qui ne sont pas lues en fin de compte. Cela apparaîtra plus pleinement à la question suivante.

Nous citons ici un extrait/témoignage d’un salarié allemand, qui comprend fort bien son rôle dans la chaîne de services, mais la considère comme vaine :

Kurt travaille pour un sous-traitant de l’armée allemande. Ou, plus précisément, il est employé par le sous-traitant d’un sous-traitant d’un sous-traitant de l’armée allemande. Écoutons-le décrire son boulot :

Kurt : L’armée allemande a un sous-traitant chargé de son service informatique. La société d’informatique a un sous-traitant qui s’occupe de sa logistique. L’entreprise de logistique a un sous-traitant auquel elle délègue sa gestion du personnel, et moi, je bosse pour cette boîte-là. Imaginons que le soldat A ait besoin de déménager dans un bureau deux portes plus loin, au bout du couloir. Au lieu d’y aller directement avec son ordinateur sous le bras, il doit remplir un formulaire. Le sous-traitant informatique reçoit le formulaire. Il y a des gens qui le lisent et le valident, puis le font suivre à la société de logistique. Il faut que celle-ci approuve le déplacement au bout du couloir, après quoi elle nous réclame du personnel. Les gens de ma boîte qui bossent dans les bureaux font ce qu’ils ont à faire, et c’est là que j’entre en scène. Je reçois un mail qui me dit : va à la caserne B pour telle heure. En règle générale, ces casernes sont éloignées de chez moi – entre 100 et 500 kilomètres –, donc je dois louer une voiture. Je prends la voiture, je me rends à la caserne en question, j’informe le centre de régulation que je suis sur place, je remplis un formulaire, je déconnecte l’ordinateur, je l’emballe dans un carton bien fermé et je demande à un gars de la logistique de l’emporter dans le bureau d’à côté. Là, je déballe le carton, je remplis un autre formulaire, je reconnecte l’ordinateur, j’appelle la régul’ pour leur dire combien de temps ça m’a pris, et je fais signer un ou deux papiers. Après quoi je reprends ma voiture de location pour rentrer, j’envoie un mail à la régul’ avec tous les documents, et je reçois ma paye. Donc, plutôt que de laisser le soldat porter son ordi sur 5 mètres, deux personnes font entre six et dix heures de route au total, remplissent une quinzaine de pages de paperasse et gaspillent au bas mot 400 euros de l’argent des contribuables.

Article 2 : Quelle est la définition de « jobs vains » ?

David Graeber en donne la définition suivante :

Un job à la con est une forme d’emploi rémunéré qui est si totalement inutile, superflue ou néfaste que même le salarié ne parvient pas à justifier son existence, bien qu’il se sente obligé, pour honorer les termes de son contrat, de faire croire qu’il n’en est rien.

Il établit les nuances suivantes dans son premier chapitre :

  • Il doit y avoir un élément « de feinte ou de tromperie » dans le sens où l’on cherche généralement à masquer le fait que son emploi ne sert à rien. Un gorille de la mafia aura certainement un job inutile voire néfaste, mais il ne se fait pas d’illusion sur son activité, et ne cherche pas à faire croire qu’elle est utile et nécessaire à la marche du monde.
  • Contrairement à des charlatans ou des arnaqueurs, qui ont eux aussi un métier nuisible ou inutile, et cherchent à tromper, le « job vain » se fait dans le cadre d’un contrat salarié, avec une rémunération contractuelle.
  • Enfin, il faut distinguer les « jobs vains » des « jobs difficiles » (shitty jobs) comme celui de serveur, ou femme de ménage. Dans cette dernière catégorie, on trouvera des tâches peu gratifiantes et des conditions de travail difficiles, exténuantes… mais en fin de compte il n’y a rien de vain : l’éboueur qui ne fait pas son travail rend bientôt la ville insupportable. Un banquier qui fait grève peut fermer son agence pendant des semaines sans dommage.

Objection : Cette définition est basée sur un élément hautement subjectif : le ressenti du salarié. Qui donc peut établir objectivement qu’un travail est inutile, superflu ou néfaste ? Réponse :  La vanité d’un emploi est de toute façon affaire de jugement subjectif, et le mieux placé pour juger de cette vanité, c’est le salarié lui-même, car il le remplit personnellement. Cela ne veut pas dire pour autant qu’un emploi vain soit une pure subjectivité, puisque cela est confirmé par des effets objectifs : le fait que l’on peut être absent sans dommage de cet emploi, les conséquences mentales sur le salarié…

Objection 2 : On pourrait préciser que ce sont des emplois dans le service public, car jamais le secteur privé ne pourrait supporter un emploi vain. Réponse : Si les échelons de production des services privés sont effectivement en mode austérité et gestion « scientifique » de la production, il n’en va pas du tout de même dans les échelons de supervision et de contrôle. L’exemple cité plus haut témoigne bien que le secteur privé –car tous les intervenants décrits ici sont du secteur privé- est tout à fait capable d’employer des gens de façon totalement superflues et inutiles.

Enfin, une dernière précision : un emploi peut être vain de façon totale ou partielle. On pensera par exemple aux professeurs ou aux chercheurs qui passent désormais presque la moitié de leur temps à monter des dossier de financement pour qu’ils puissent exercer leur cœur de métier l’autre moitié de leur temps. Ou aux médecins qui passent autant de temps à remplir les formulaires qu’à soigner effectivement etc.

Article 3 : Quelles sont leurs parties ?

David Graeber identifie 5 espèces d’emplois vains :

Les larbins

Les jobs de larbins ont pour seul but – ou pour but premier- de permettre à quelqu’un d’autre de se sentir important. |…][Il cite un témoignage] En 2010, j’ai travaillé comme réceptionniste dans une maison d’édition néerlandaise. Le téléphone sonnait en moyenne une fois par jour, du coup on m’avait confié deux ou trois autres trucs à faire : – Je devais m’assurer que la corbeille de bonbons soit toujours remplie de pastilles à la menthe. C’était une autre personne de la boîte qui s’occupait d’acheter les pastilles ; mon rôle se limitait à en prélever une poignée dans un tiroir et à la verser dans la corbeille. – Une fois par semaine, j’avais pour mission de remonter l’horloge de parquet qui se trouvait dans une des salles de conférence. D’ailleurs, c’était une tâche qui me stressait beaucoup, parce qu’ils m’avaient dit que si j’oubliais ou tardais à le faire, tous les poids tomberaient, et les frais de réparation (ruineux) seraient à ma charge. – Enfin, et c’est ce qui me prenait le plus de temps, je devais m’occuper des achats de produits de beauté Avon d’une autre réceptionniste. Pourquoi était-elle embauchée, puisque sa tâche la plus stratégique –la prise en charge d’un appel – aurait pu être fait par quelqu’un d’autre ? […] Pourquoi accorder à une femme – en l’occurrence, semble-t-il, à deux femmes – un salaire à plein temps et tous les avantages sociaux qui vont avec pour qu’elle reste assise à l’accueil toute la journée sans rien faire ? Parce que n’avoir personne à l’accueil paraîtrait choquant et bizarre. Qui prendrait au sérieux une telle boîte ? En voyant une maison d’édition violer les convenances de façon aussi éhontée, les auteurs potentiels, les fournisseurs et les entrepreneurs seraient amenés à se demander : « S’ils considèrent qu’ils peuvent se passer de réceptionniste, à quelles autres obligations normales d’un éditeur pensent-ils pouvoir se dérober ? Celle de me payer, peut-être ? » Les réceptionnistes, qu’elles aient ou non quelque chose à faire, sont indispensables dans la mesure où elles sont des insignes de respectabilité, de même que d’autres larbins sont des insignes d’importance.

Les portes flingues

Il va de soi que j’utilise le terme « porte-flingue » dans un sens métaphorique, et non pour désigner des gangsters bien réels ou autres gros bras. J’appelle ainsi ceux dont le boulot non seulement comporte une composante agressive, mais surtout – c’est fondamental – n’existe que parce qu’il a été créé par d’autres. L’exemple le plus évident est celui des forces armées nationales. Un pays n’a besoin d’une armée que parce que les autres pays en ont une. Si aucun n’en avait, personne n’en verrait l’utilité. Or ce constat vaut également pour les lobbyistes, les experts en relations publiques, les télévendeurs ou les avocats d’affaires, d’autant plus que, comme les vrais porte-flingue, ils ont un impact éminemment négatif sur la société. Tout le monde ou presque s’accorde sur le fait que, si la classe entière des télévendeurs venait à disparaître dans un nuage de fumée, nous nous en porterions collectivement bien mieux. Et la plupart des gens admettent que la planète deviendrait légèrement plus supportable si l’ensemble des avocats d’affaires, ou des lobbyistes de banque, ou des gourous du marketing, s’évaporaient à leur tour.

Un témoignage cité comme illustration par Graeber :

Je bosse pour une très grosse boîte américaine de postproduction basée à Londres. Dans mon métier, il y a certains aspects que j’ai toujours trouvés agréables et épanouissants. Par exemple, les studios de cinéma me demandent de faire voler des voitures dans les airs, de pulvériser des immeubles ou d’imaginer des dinosaures attaquant des vaisseaux extraterrestres. C’est chouette et ça divertit le public. Mais, depuis peu, nos principaux clients sont devenus des agences de com’. Elles nous commandent des pubs pour des produits de marques bien connues : des shampoings, des dentifrices, des crèmes hydratantes, des lessives en poudre, etc. Nous, on utilise des effets spéciaux pour faire croire que ces produits marchent vraiment. On travaille aussi sur des émissions télé et des clips vidéo. On réduit les poches sous les yeux, on rend les cheveux plus brillants, les dents plus blanches, on amincit les stars de la pop et du cinéma, etc. Dans les pubs, on retouche les images pour éliminer les imperfections de la peau, on fait ressortir les dents et on les blanchit (idem avec les vêtements dans les pubs pour des lessives), on efface les pointes de cheveux abîmées, on ajoute des reflets éclatants dans les pubs pour shampoings… Sans oublier les outils déformants pour faire paraître plus mince. Ces techniques sont utilisées dans tous les spots télévisés, mais aussi dans la plupart des fictions télé et de nombreux films. Autant sur les actrices que sur les acteurs. Pour résumer, on essaie de donner aux spectateurs qui regardent ces programmes le sentiment qu’ils ne sont pas à la hauteur, et ensuite, pendant les pages de pub, on exagère l’efficacité des « solutions » qu’on prétend leur livrer. Mon salaire pour faire ça, c’est 100 000 livres par an. Quand je lui ai demandé pourquoi il estimait avoir un job à la con (et pas simplement un job nuisible), Tom m’a répondu : Pour moi, un boulot a une valeur dès lors qu’il satisfait un besoin préexistant, ou qu’il crée un produit ou un service auquel les gens n’avaient pas pensé et qui, d’une manière ou d’une autre, va améliorer ou embellir leur vie. Je crois que ça fait longtemps que la majorité des jobs ne font plus ça. Dans la plupart des industries, l’offre a largement dépassé la demande. Maintenant, c’est la demande qu’on fabrique. Mon travail, c’est ça : fabriquer de la demande en créant un manque et, parallèlement, survendre l’utilité des produits proposés pour combler ce manque. Au fond, c’est plus ou moins le boulot de toute personne qui travaille dans ou pour l’industrie de la pub. Dans la mesure où, désormais, la principale méthode pour vendre un produit est d’embobiner les gens afin qu’ils croient en avoir besoin, vous aurez du mal à soutenir que ce ne sont pas des jobs à la con.

Les rafistoleurs

Les rafistoleurs sont ceux dont le job n’a d’autre raison d’être que les pépins ou anomalies qui enrayent une organisation – en somme, ils sont là pour régler des problèmes qui ne devraient pas exister.

Et cette poignée de témoignages, pour illustrer (citation) :

  • J’ai travaillé comme programmeur pour une agence de voyages. Il y avait un pauvre gars dont tout le boulot consistait à entrer à la main dans un tableau Excel les horaires de vols mis à jour, qu’il recevait par mail au compte-gouttes.
  • Mon job, c’était de prendre les chiffres inscrits dans une série de carnets (cela concernait les puits de pétrole situés sur le territoire de l’État) et de les recopier dans une autre série de carnets.
  • Je passais l’intégralité de mes journées, c’est-à-dire sept heures et demie, à photocopier des dossiers médicaux d’anciens combattants. […] On nous répétait que les machines qui auraient permis de les scanner coûtaient trop cher.
  • Ma seule et unique fonction, c’était de surveiller la boîte de réception où arrivaient les mails des collègues réclamant un soutien technique. Ces demandes étaient rédigées dans un formulaire donné, et moi je devais les copier-coller dans un autre formulaire. Le pire, ce n’est pas que cette tâche aurait pu être automatisée, c’est qu’elle l’avait déjà été ! Simplement, à la suite d’un désaccord entre managers, ils avaient décrété une standardisation qui avait annulé l’automatisation.

Les cocheurs de cases

J’appelle « cocheurs de cases » ces employés dont la seule ou principale raison d’être est de permettre à une organisation de prétendre faire quelque chose qu’en réalité elle ne fait pas

Un témoignage :

Je suis consultant en stratégie numérique pour les branches marketing de plusieurs multinationales pharmaceutiques. Dans ce cadre, je bosse souvent en collaboration avec des agences de com’ internationales et j’écris des rapports qui s’intitulent par exemple : « Comment améliorer l’engagement des principaux intervenants dans la numérisation des services de santé ». C’est de la connerie en barre qui n’a d’autre but que de faire illusion aux yeux des services marketing. Et pourtant, il n’y a rien de plus facile que de facturer des sommes insensées pour rédiger ces rapports à la con. Récemment, j’ai réussi à me faire payer 12 000 livres pour un rapport de deux pages. Il m’était commandé par un labo qui voulait le présenter pendant un séminaire de stratégie internationale. Finalement, ils ne l’ont pas utilisé – ils n’ont pas eu le temps d’arriver à ce point de l’ordre du jour. Cela dit, l’équipe pour qui je l’avais préparé en était très contente.

Les petits chefs

Les petits chefs se divisent en deux sous-catégories. Ceux du premier type se contentent d’assigner des tâches à d’autres. Cela s’apparente à un job à la con si le petit chef lui-même estime que son intervention n’est pas nécessaire et que ses subalternes seraient parfaitement capables de s’en sortir sans lui. À ce titre, les petits chefs du premier type peuvent être considérés comme le reflet inversé des larbins : ils sont tout aussi superflus, mais, au lieu d’être les subordonnés, ce sont les supérieurs.

Une exemple du premier type :

Mon boulot consiste à encadrer et coordonner une équipe de cinq traducteurs. Le problème, c’est qu’ils sont parfaitement capables de se débrouiller tout seuls : ils sont formés à tous les outils dont ils ont besoin et savent très bien gérer leur temps et leurs missions. Du coup, je joue un rôle de « portail des tâches ». Les demandes me parviennent via Jira (un outil de gestion des tâches en ligne), et je les transmets à la personne ou aux personnes appropriées. À part ça, je suis tenu d’envoyer des rapports périodiques à mon manager, qui les intègre à son tour dans des rapports « plus importants » destinés au PDG.

Un exemple du deuxième type, celui d’une doyenne d’université à qui on a demandé de développer « le leadership stratégique » de son université. Au début sans budget, puis on lui a confié une équipe :

On m’a donné un assistant de direction ainsi qu’un « délégué aux projets spéciaux et au suivi des orientations », tous deux à trois quarts temps, plus une chercheuse postdoctorante à plein temps, plus une enveloppe de « dépenses » de 20 000 livres. Autrement dit, des montagnes d’argent (public) sont allées financer un job à la con. Le délégué aux projets spéciaux et au suivi des orientations m’aidait sur les projets et les orientations, comme il se doit. Mon assistant de direction, un type brillant, n’a guère pu être davantage qu’un gestionnaire de planning hors pair. Quant à la postdoctorante, c’était un pur gaspillage de temps et d’argent. J’effectue mes recherches toute seule et je n’ai pas besoin d’un assistant. J’ai donc passé deux ans de ma vie à m’inventer du travail, à moi-même et à d’autres.

Même si ce n’est pas strictement dans la question, cette même personne fait un commentaire intéressant sur les emplois vains :

J’ai appris une chose de mon passage éclair à la direction du département : cette fonction, c’est du pipi de chat à 90 % – et c’est vraiment un minimum. À quoi tu passes tes journées ? Tu remplis les formulaires transmis par la doyenne de la faculté pour qu’elle puisse rédiger ses documents stratégiques, lesquels repartiront en haut de la chaîne de commandement. Tu fais pleuvoir un déluge de papier pour alimenter les dossiers d’audit et de surveillance des activités de recherche et d’enseignement. Tu produis une succession interminable de plans quinquennaux pour justifier les besoins des départements en fonds et en personnel, besoins qui sont déjà satisfaits. Tu ponds leurs foutues évaluations annuelles, qui finissent dans un tiroir d’où elles ne ressortiront jamais. Et pour abattre tout ce boulot, toi, chef de département, tu mets à contribution ton personnel. Ou comment les tâches à la con s’automultiplient. Je vais vous dire ce que j’en pense. Selon moi, ce n’est pas le capitalisme en lui-même qui produit ces foutaises. C’est l’idéologie « managérialiste » telle qu’elle est mise en pratique dans les grandes organisations. À mesure qu’elle s’incruste, des pans de plus en plus vastes du personnel universitaire sont assignés à une seule et unique fonction : jongler avec la myriade de joujoux qu’elle invente – stratégies, objectifs de performance, audits, rapports, évaluations, nouvelles stratégies, etc. Le tout totalement déconnecté de ce qui devrait couler dans les veines de l’université : l’enseignement et l’éducation.

Voici donc les 5 espèces d’un emploi à la con :

  • Les larbins dont la raison d’être est de substantifier l’importance d’un petit chef.
  • Les portes-flingues dont la raison d’être est de ne pas se laisser déborder par les portes-flingues d’autres entreprises.
  • Les rafistoleurs dont la raison d’être est de régler un problème qui ne devrait pas exister.
  • Les cocheurs de case dont la raison d’être est de prouver qu’un service tourne rond, même si le formulaire est inutile.
  • Les petits chefs dont la raison d’être n’est pas évidente…

Article 4 :Les causes des emplois vains

David Graeber identifie les causes suivantes :

L’explosion du poids et de la taille de « l’industrie de l’information » : Depuis la deuxième guerre mondiale, et particulièrement les années 70/80, le secteur financier s’est particulièrement dilaté, ainsi que le recours à toutes sortes de professionnels « de l’information » (ingénieurs, scientifiques, avocats etc). Or c’est dans ces industries font par nature une tâche plus abstraite, plus propice à l’existence d’emplois vains.

Beaucoup d’entreprises du secteur financier existent spécifiquement pour « faire gâcher » de l’argent à quelqu’un. Prenons le scandale des PPI au Royaume Uni en 2006 : on avait découvert que les banques avaient vendu des contrats d’assurance à des clients qui ne l’avaient pas demandé, qui étaient très désavantageuses pour eux et on avait demandé aux banques de rembourser. Celles-ci avaient sous-traité le traitement des plaintes à d’autres entreprises, dont le profit et l’existence même étaient liées au (non-) remboursement de ces dossiers. Comme le faisait remarquer un des cadres de ces sous-traitants : « On gagne notre croûte grâce à un tuyau qui fuit : est-ce qu’on doit le réparer ou le laisser fuir ? » Ils ont alors soigneusement organisé l’inefficacité de leurs services (par exemple en éclatant les bureaux dans des villes différentes pour faire perdre du temps de trajet) de manière à ce que l’entreprise passe plus de temps sur les dossiers, et gagne plus d’argent par là même.

Cet exemple concret éclairera suffisamment le fait qu’une partie de l’industrie financière à intérêt à complexifier les process et inventer des tâches vaines, ne serait-ce que parce qu’à chaque étape il y a de l’argent à récupérer, créant au passage des emplois vains. Au final, c’est peut-être la meilleure réponse à l’objection première : dans ce cas précis, les emplois vains sont économiquement rationnels !

Le monde financier s’est retrouvé en situation « impériale » sur le monde économique. Depuis les années 80, les capitaines d’industrie ont été remplacées par des managers financiers, et la Finance s’est retrouvée être pour ainsi dire seule maître du monde économique (et donc du monde tout court). Or, Graeber énonce le phénomène suivant : « dans tout système politicoéconomique fondé davantage sur l’appropriation et la distribution de biens que sur leur fabrication, leur transport ou leur entretien, la population chargée d’administrer la circulation des ressources entre le sommet et la base s’organisera en hiérarchies complexes à multiples étages (au moins trois, mais parfois dix, douze ou plus). »  Il prend l’exemple de la hiérarchie féodale à multiples étages, on pourrait citer aussi la bureaucratie chinoise et ses multiples couches. De la même façon, la Finance a développé une hiérarchie pléthorique jusqu’à la vanité, comme celle des mandarins impériaux chinois d’autrefois.

La recherche du « plein emploi » à tout crin : C’est un un objectif politique qui a été unanime surtout à partir des années 80. Que l’on soit de droite comme de gauche, personne n’a pris garde à ce que les statistiques de créations d’emplois correspondent à de vrais emplois, et non des prétextes.

Objection : Il faudrait compter l’intervention du gouvernement qui crée de la bureaucratie directement (par des corps de fonctionnaires directement) et indirectement (par l’adaptation des entreprises à des règles inutiles). Réponse : Il suffit alors de voir l’évolution des offres de services des universités privées américaines pour s’en convaincre. Graeber rapporte dans son livre qu’entre 1982 et 2005, les « services rendus » (nombre d’inscription des étudiants, corps enseignant, nombre d’établissement délivrant des diplômes, nombre de licences délivrées…) s’est accru d’environ 50%, tandis que le personnel administratif s’est accru de 240% ! Mieux encore, le nombre de directeurs et administrateurs d’universités publiques s’est accru de 66% sur la période, tandis que les directeurs et administrateurs d’universités privées s’est accru de 135% ! Ce qui a changé, selon Ginsberg (l’auteur de ces chiffres) ce n’est pas tant l’intervention de l’état que la façon de gérer les universités : nous sommes passés  d’un modèle « de guilde » dans les années 50 à un modèle « managérial » dans les années 80. Et c’est cette idéologie de management qui a engendré cette obésité administrative.

L’automatisation de multiples tâches a vidé de leur contenu un grand nombre de métiers si bien que l’on met moins de temps à réaliser une tâche, tout en gardant le même volume de travail.

Le fait que les emplois vains ont tendance à générer des tâches vaines pour tout le monde Lorsque votre seule tâche consiste à s’assurer que « les process sont bien respectés », et que tout se passe bien la seule chose que vous pouvez faire consiste à faire davantage de « process » ou bien optimiser le « process » par davantage de formulaires qui nous assurent que le « process » est respecté. Une administration obèse a ainsi tendance non pas à nous décharger de nos tâches administratives, mais au contraire de nous en accabler davantage. Et la dématérialisation n’aide en rien, car elle permet de créer 50 formulaires de plus encore plus facilement.

Je finis sur une explication personnelle, qui s’ajoute aux autres : Les jobs vains sont les déchets produits par la rencontre entre Technique (au sens de Ellul) et Réalité du monde du travail. Comme le faisait remarquer la doyenne d’université plus haut, c’est l’idéologie managériale qui est responsable de cette prolifération d’emplois vains. Or, l’idéologie managériale est en grande part de la Technique appliquée à l’organisation du travail : même obsession des chiffres et des objectifs, disparition du facteur humain, grande appétence de technologie, quitte à asservir le travailleur etc

Article 5 : Quelles sont les conséquences d’un job vain ?

Le sentiment d’inutilité est une des sources les plus efficaces de dépressions qui puissent exister. Loin de la « joie d’être payé à rien faire » qu’on imagine, se retrouver à devoir dépenser la meilleure partie de la journée à ne rien faire, ou faire des choses vaines qui ne vous développent même pas de compétence est extrêmement destructeur. On peut même développer le syndrome du bore-out, qui est une dépression née de l’ennui subi au travail. Alors que le Seigneur nous a créé pour « soumettre la création » voilà que nous perdons notre temps à faire tourner des roues de hamster. Les emplois vains sont une ruine morale, une destruction de la personne.

Les emplois vains créent une immense culpabilité. Certains emplois vains sont très surveillés et il n’est pas possible de faire autre chose que faire semblant de travailler quand on est à son poste. D’autres fois, il y a moins de surveillance. Mais dans tous les cas, il n’est pas permis de glander de façon visible, si bien que nous sommes obligés de remplir un poste… dont il n’y a rien à remplir. C’est une situation de confusion morale la plus complète, où afficher son inactivité ressemblerait à de la paresse, mais la cacher relève du mensonge. Vient alors la culpabilité, et le sentiment d’être absolument indigne.

Les emplois vains créent un grand isolement. En plus d’être souvent isolants en eux-même, les emplois vains nous forcent même à mentir à nos proches quand ils nous demandent comment s’est passée la journée. Vous vous retrouvez à devoir grossir certaines tâches insignifiantes comme si elles vous avaient prises toute la matinée, alors qu’elles ne vous ont pris que dix minutes. Il est également impossible de s’ouvrir aux autres sur les souffrances engendrées par votre poste. Vos plaintes sont généralement incompréhensibles pour eux : « De quoi tu te plains ? Au moins tu as un travail ! » « Oui ben moi j’aimerais bien être payé à rien faire » « Je suis au chômage et je peux t’assurer que je RÊVE d’avoir un job, n’importe lequel ! Tu te plains pour rien ! » Celui qui s’ouvrira pour parler de ses souffrances doit s’attendre à de l’hostilité de la part de ses proches.

Les emplois vains étiolent votre âme et vous rendent impropres à toute tâche, à la longue. Je lisais un témoignage qui disait : « Je m’ennuie tellement que le simple fait de ranger une feuille me paraît au dessus de mes forces ». C’est un des effets des comportement dépressifs que d’être rendus inapte à toute chose, et comme dit en premier lieu, les emplois vains créent de la dépression.  De même, avoir des compétences qui ne sont pas utilisées a généralement tendance à les détruire, et vous faire perdre toute confiance en vos propres capacités. Il est remarquable par exemple que des informaticiens confrontés à un emploi vain ne se réinvestisse pas tant dans des projets de développement de logiciel libre, mais dans de la littérature ou de l’art. Dans tous les cas, les emplois vains finissent par vous stériliser.

Article 6 : Quelles sont leurs causes finales ?

Elles ont été révélées ici ou là dans cet article :

  • Afficher le prestige « managérial » de votre supérieur.
  • Résoudre un problème qui vient d’une mauvaise organisation/décision.
  • Contribuer à un travail de spoliation ou d’escroquerie.
  • Et autres causes vaines

Toutes sont mauvaises. En conséquence, nous déclarons que les emplois vains sont une perversion de la loi naturelle, une attaque contre le mandat créationnel, et une insulte à l’Humanité, aussi bien qu’une révolte contre Dieu le Créateur.

2 commentaires sur “Une étude scolastique des bullshit jobs

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