Comment étudier l’Economie sous un angle chrétien

Comme l’indique ma dernière lecture et mes articles sur le distributisme, j’étudie en ce moment le sujet du Travail et de l’Economie. C’est le sujet qui est peut-être le moins abordé dans l’église évangélique, dont on se désintéresse le plus, au point où l’on est persuadé que le christianisme et la Bible n’ont rien à dire sur notre modèle économique. Si jamais la Bible a quelque chose à en dire, c’est pour condamner le méchant socialisme et soutenir le « capitalisme » (mais allez savoir quelle définition…). En comparaison, les catholiques romains ont le mérite d’avoir une doctrine sociale EUX.

Je savais que c’était probablement un sujet important, mais je n’en ai pas fait une priorité avant de lire  Christopher Lasch sur « ce qui ne va pas avec le conservatisme ». L’une de ces critiques en particulier me parlait :

Les conservateurs partent du principe que la déréglementation et le retour au marché libre résoudront tout, favorisant une renaissance de l’éthique du travail et une résurgence des « valeurs traditionnelles ». Non seulement ils n’expliquent pas suffisamment la destruction de ces valeurs, mais ils se rangent involontairement du côté des forces sociales qui ont contribué à leur destruction, par exemple dans leur plaidoyer pour une croissance illimitée.

Pour moi qui ai toujours grandi dans un milieu où l’on tempêtait sans cesse contre les « attaques contre la famille », c’était une révélation : le plus grand des ennemis de la Famille, ce n’était pas l’Etat, mais le Marché. Cela est confirmé par cette autre citation, sur l’effet des banales pubs que vous consommez à la télé :

Le fait n’est pas que la publicité manipule le consommateur ou influence directement ses choix. Le fait est que cela fait du consommateur un toxicomane, incapable de vivre sans des pertes de plus en plus importantes de stimulation et d’excitation d’origine externe. Les conservateurs soutiennent que la télévision érode la capacité d’attention soutenue des enfants. Ils se plaignent que les jeunes s’attendent maintenant à ce que l’éducation, par exemple, soit facile et excitante. Cet argument est correct jusqu’ici. Là encore, cependant, les conservateurs attribuent à tort ces attentes artificiellement excitées à la propagande libérale – en l’occurrence, aux théories de l’éducation permissive des enfants et de la « pédagogie créative ».  Ils ignorent la source profonde des attentes qui minent l’éducation, détruisent la curiosité de l’enfant et encouragent la passivité.

Pour Lasch –et il a raison- la publicité qu’ingurgite mes fils est bien plus destructrice que les délires de Marlène Schiappa.

A partir de ce moment-là j’étais convaincu qu’étudier le Marché était une des tâches les plus urgentes et fondamentales que je pouvais faire.

Mais comment ?

Et surtout, comment en sortir une vision chrétienne ?

Les erreurs courantes dans les traitements évangéliques de l’Economie

Une petite liste suffira :

  1. Ils n’étudient que ce que la Bible dit du Travail, sans jamais chercher à l’appliquer. On aboutit à des platitudes inutiles du genre : « le travail c’est nécessaire pour l’homme, la pénibilité n’est qu’une punition temporaire ». Pendant ce temps, une usine ferme, créant 10 suicides et 20 divorces et là-dessus pas un mot…
  2. Ils essaient de l’appliquer mais sont extrêmement superficiel en économie: J’ai pris complètement au pif le dernier article sur l’économie d’Evangile 21 : « 7 principes bibliques pour épargner et investir votre argent » Voici les problèmes :
    1. Dans l’introduction, il se trompe dans le fait que notre culture n’encourage pas du tout l’épargne, mais au contraire l’endettement (Que Cetelem paraisse sur nos postes télés est aussi indécent que si un proxénète albanais vantait son « cheptel » devant nos enfants)
    2. Au point 1 : les chrétiens que je connais VEULENT épargner (ils ont tous lu les Proverbes). Le problème est que généralement ils ne peuvent pas parce qu’ils n’ont pas un salaire juste. Des remarques comme « Vous pourrez être surpris d’apprendre que l’épargne est effectivement encouragée dans la Bible » est la preuve que l’auteur de cet article ne s’est jamais intéressé à ses paroissiens. Valable aussi pour le point 2 et 3.
    3. Dans le point 5, il suggère d’investir avec sagesse dans des fonds indiciels. Je dois alors soulever les problèmes suivants :
      1. Les seules entreprises présentes en bourses sont les énormes entreprises qui n’ont pas spécialement besoin d’argent pour devenir plus grosses. Pendant ce temps votre boulanger n’a pas d’argent pour moderniser son four. Et si vous alliez le voir directement ? Je veux dire, avant que sa boulangerie ne soit rachetée par une grosse chaîne de boulangerie dans laquelle vous avez investi votre argent ?
      2. Déléguer la gestion individuelle des titres à un fonds indiciel signifie qu’un autre va faire ces choix-là : qui vous dit qu’il ne va pas les placer dans un fond pourri, ou qu’il va les placer chez Google pour qu’il développe encore plus ses projets transhumains ? Dieu vous demandera des comptes de cet argent là aussi.
      3. Pendant qu’on y est, elle est où la vision chrétienne des activités financière AU JUSTE ?!
      4. Dans le point 6, il décourage la thésaurisation. Très belles phrases, mais la thésaurisation est un problème de riche. Mes frères et sœurs ont toujours un projet productif quand ils épargnent. Pas un seul n’a le luxe de cacher un ou deux millions « au cas où » pour le plaisir.
      5. Le point 7 est un canevas de platitudes vaines.

        EN CONCLUSION : il a essayé d’appliquer la Bible à l’Economie, mais son traitement de l’économie est extrêmement superficiel.

  1. Ils étudient correctement ce que dit la Bible, ils sont sérieux dans leur application à l’économie, mais ils interagissent avec une idée et non le réel. C’est ce que j’ai dénoncé dans ma review de Gary North « Lévitique : un commentaire économique » : il parle des relations contractuelles entre patrons et employés. C’est déjà énorme, l’auteur précédent n’aurait probablement jamais osé. Mais Gary North reste dans un commentaire purement légal/philosophique, sans jamais se demander au juste ce que cela signifie quand tu as une crête ridicule en costume et chemise rose qui te demande : « quelles sont vos 3 qualités/3 défauts ? ». Le chrétien qui parlera de ce sujet devra parler des forces de négociations inégales, de l’utilité des syndicats (si si !), voire même de ce que la dernière loi votée par Emmanuel Macron change sur la façon dont les « petits » sont traités. Mais même ceux-là, les plus prometteurs, n’arrivent pas à faire interagir la Bible avec le réel.

Ce qu’il faut faire

Après 6 à 9 mois d’études, au point où j’en suis, voilà les principes que je me pose dans mon étude de l’économie sous un angle chrétien :

  1. Commencez par bien connaître votre théologie : Vous serez exposés à toutes sortes d’idées bizarres et déconcertantes. Elles seront expliquées et soutenues par des philosophies contraires aux écritures qui parfois ressemblent de très près aux écritures. Pour éviter de finir en mode « théologie de la libération » ou « Saint Mammon notre sauveur », soyez parfaitement à l’aise avec votre Bible et la doctrine chrétienne. Il vous faudra détecter et faire beaucoup de tri.
  2. Commencez par des traités chrétiens sur l’économie : de la même façon qu’il est hors de question de se lancer en apologétique directement dans les auteurs athées, il est très malavisé de se lancer en économie directement dans les auteurs marxistes ou néolibéraux. Les catholiques ont fait des choses très bien. Je conseille « Rerum Novarum » de Léon XIII et surtout « l’Etat Servile » de Hilaire Belloc. Ok c’est des cathos romains, mais le contenu n’a rien de trop papiste. Une fois que vous savez qu’il existe une façon chrétienne de voir l’économie et les critiques qu’elle fait aux autres systèmes, vous pouvez passer à la suite. A savoir aussi que les réformés se sont exprimés eux aussi sur le sujet, comme le prouve cette citation de Turretin: « Il faudrait chasser les banquiers des états chrétiens comme des pestes publiques et des pillards de la société »
  3. Lisez les livres d’économistes, en vous concentrant sur ceux qui sont le plus cités. Le but n’est pas d’être un expert, aussi il n’est pas nécessaire que vous consultiez des manuels d’économétrie bac +3. Il suffit simplement que vous ayez une introduction convenablement vulgarisée, assez précise et qui vous éclaire suffisamment. Prêtez attention aux domaines de spécialité des auteurs. Par exemple : « The Euro » de Joseph Stiglitz vous économisera la lecture de 328 articles de presse sur le sujet, et il émane d’un prix nobel de l’économie, ancien directeur de la banque mondiale (qui donc connaît les organisations financières internationales, et reconnu de ses pairs). « Pragmatic capitalism » de Cullen Roche émane d’un investisseur qui s’est formé sur le tas, et qui vise avant tout à une exposition épurée et pragmatique des grands mécanismes économiques. Et puis si vous vous intéressez au Travail plus qu’à l’économie, vous êtes dans le domaine des sociologues.
  4. Etudiez des sujets concrets, évitez les sujets abstraits. L’économie est d’abord quelque chose de vécu. Le travail, c’est la réalité basique de notre vie. Commencer par un livre sur le « Capitalisme » en général avec une démarche idéaliste (cad je parle de formes platoniques plutôt que d’humains réels) a toutes les chances de vous faire perdre du temps. Prenez plutôt un livre sur un sujet concret et bien délimité. Par exemple « Bullshit jobs » de David Graeber. En plus, cela vous « rodera » pour les paragraphes plus « platoniques » qu’on trouve inévitablement dans les livres d’économie, et rendra votre « théologisation » plus facile.
  5. Faites le tri. Il faut toujours faire cela pour tout livre, mais quand vous lirez sur les sujets économiques et sociaux, apprenez à distinguer les faits et les commentaires, l’évènement et son explication. Soyez tolérants dans les explications données, même si ça devient de la psychanalyse sauvage. Profitez-en pour élargir votre horizon intellectuel.
  6. Partez du réel et non de la Bible. C’est une conséquence de la méthode réaliste, telle que l’utilise Thomas d’Aquin. Il faut d’abord connaître l’objet, et en étudiant l’objet, on y découvre telle ou telle autre fait théologique (par exemple, que les licenciements d’ouvriers injustifiés sont une injustice grave). Et à ce moment-là seulement, les points d’accroche avec l’Evangile apparaissent tout seul, c’est magique. Vouloir partir de la Bible pour expliquer un système satanique comme notre économie actuelle est par définition impossible, c’est pour cela que nous avons l’impression qu’elle n’a rien à nous dire sur le sujet. Que dit la Bible au sujet des rituels maçonniques? Rien en apparence, si ce n’est « tu ne laisseras pas vivre la magicienne ». De la même façon, elle ne dit rien en apparence sur les délocalisations, parce qu’elle parle à  un niveau plus fondamental, mais il faut d’abord s’intéresser à l’économie en elle-même pour s’en rendre compte.

Alors rejoignez moi dans ma quête! 😀

 

8 commentaires sur “Comment étudier l’Economie sous un angle chrétien

  1. Merci pour cet article, avec ses pistes de réflexion/d’actions !
    Sinon, et « Evangelii Gaudium », « Laudato si » du pape François ?
    A lire aussi : « Economix : la première histoire de l’économie en BD » de Michaël Goodwin et Dan E. Burr (Ed. Les Arènes)

    Fraternellement,
    Pep’s

    J'aime

    1. Il y a effectivement toutes les encycliques de la doctrine sociale de l’église qui sont utiles (et il existe un compendium qui essaie de les rendre cohérentes, même si j’en ai une opinion mitigée). « Laudato si » est sur ma liste de lecture, je ne pense pas que je pourrais aborder l’écologie sans d’abord voir ce qu’en dit le magistère. Ok, c’est des papistes, mais quand ils ne se réfèrent pas au magistère c’est quasiment du réformé 😛

      Point final: Ah ouiiiiii « Economix »!! ❤ Je l'ai lu il y a plusieurs années, il m'avait convaincu à l'époque que c'était un sujet important et qu'il n'était pas inaccessible 😀 Très bien comme premier livre à lire aussi.

      Aimé par 1 personne

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