Et si le protestantisme n’avait pas engendré le capitalisme?

C’est une thèse très connue et régulièrement citée, initiée par Max Weber dans « L’Ethique du protestantisme et l’Esprit du Capitalisme »

Adrien Boniteau, dans son très bon article sur Philitt.fr « Protestantisme et modernité: pour en finir avec le mythe »

Même si le sociologue allemand refuse la thèse caricaturale selon laquelle la Réforme aurait produit le capitalisme, il n’en montre pas moins les « affinités électives » qui existeraient entre l’éthique protestante et cet esprit capitaliste. D’après lui, le dogme calviniste de la prédestination, qui postule que l’homme est élu ou damné selon le décret éternel et irréfragable de Dieu, aurait poussé les bourgeois protestants à voir dans les succès financiers ou commerciaux une confirmation de leur salut. Comme le patriarche biblique Abraham, les calvinistes élus de Dieu sont bénis matériellement autant que spirituellement, à condition qu’ils évitent la tentation du luxe et réinvestissent l’argent gagné dans des activités productives. Une telle conception ascétique voit dans le travail le meilleur moyen de glorifier Dieu sur terre, ce qui orienterait l’éthique économique du protestantisme vers une organisation rationalisée de la production. Weber a évidemment en tête le succès économique des pays protestants (Angleterre, États-Unis, Allemagne) au XIXe siècle. Le protestantisme, notamment le calvinisme, aurait ainsi été le ferment de la pensée moderne et le soutien le plus sûr du capitalisme triomphant.

J’ai vu cette thèse sous une forme différente chez Alain Peyrefitte, dans son livre « Le Mal Français ». Il constatait que  la révolution industrielle avait commencé plus tôt dans les pays protestants, et qu’elle était allé plus loin que dans les pays catholiques. Il attribuait cette différence à des raisons moins théologiques, mais plus culturelles – le rapport à l’argent qui serait plus « libre » dans la tradition protestante.

Les limites de cette thèse

Vu le succès de cette thèse, et sa très large diffusion encore aujourd’hui, il est normal qu’il y ait eu plusieurs critiques de celles-ci: la première d’entre elles est de constater qu’elle n’est pas aussi bonne qu’on le croit: il n’y aurait aucune raison selon cette thèse que l’écosse presbytérienne soit pauvre et la cité catholique d’Anvers ne soit riche. De même, il est inexplicable d’expliquer les formes de capitalisme très moderne que l’on rencontre dès avant la réforme dans les cités-états italiennes. L’histoire du capitalisme par Fernand Braudel est très utile à lire sur ce point.

De même, celui qui lira Calvin et les réformés scolastiques ne trouvera pas de quoi accoucher du capitalisme moderne. Rien que sur la question de l’usure, la tradition réformée condamne vigoureusement le métier de banquier, et n’accepte la pratique de l’usure que du bout des lèvres. Une minorité même a exactement la même opinion que les catholiques médiévaux sur le sujet. Si la doctrine protestante s’oppose directement à la finance capitaliste, comment le protestantisme pourrait il être la cause de cette doctrine économique? De même, celui qui adhère la sotériologie calviniste n’est pas automatiquement transformé en locomotive productrice de richesses. Le raisonnement de Max Weber qui lie la prédestination à la prise de risque économique a plus sa place avec la théologie de la prospérité qu’avec le calvinisme.

Mais alors, comment expliquer l’observation faite par Alain Peyrefitte et Max Weber, qui remarquaient que le capitalisme moderne et la révolution industrielle étaient nés dans les pays protestants?

Les causes politico-économiques du capitalisme moderne

C’est en lisant « L’Etat Servile » de Hilaire Belloc qu’une solution m’est venue. Dans la section 8 de son ouvrage, il s’attache à prouver que la révolution industrielle n’a pas commencée avec la révolution industrielle, et que la grosse propriété capitaliste date de bien avant.

De la Réforme, pour être précis.

Lorsque Henri VIII fit passer l’Angleterre à la Réforme, l’église (catholique) contrôlait environ 1/3 des terres disponibles. Le reste se répartissait selon une proportion de deux-tiers pour des gros propriétaires et 1/3 pour des petits propriétaires. Cela signifie que pour les petits paysans propriétaires de l’époque la concurrence économique des gros propriétaires était déjà à la limite du supportable. Les terres monastiques étaient alors un tampon utile, car les monastères laissaient une partie de ces terre être exploitées par les petits paysans ce qui soutenait leur activité économique.

Mais que faire de ces monastères et de ces terres d’églises maintenant que le pays était en rupture avec Rome? Il n’était plus possible de les laisser à une église soumise au pape. Le plan d’Henri VIII était de « nationaliser » ces terres, et de les faire gérer par l’état de la même manière qu’elles étaient gérées par l’église, dans le bien des petits propriétaires.

Mais il n’avait pas les moyens de le faire. Une fois nationalisées, ces terres monastiques ne restèrent pas entre les mains de la couronne, mais furent récupérées par des grandes familles qui étaient déjà gros propriétaires. Ainsi l’équilibre fragile dans la répartition des richesses fut rompu, les moyens de richesses irrémédiablement accumulés dans les mains des gros propriétaires. Lorsqu’au début XIXe siècle, la machine à vapeur vint à l’existence, il y avait déjà une concentration capitaliste propice à son adoption rapide et l’automatisation fit disparaître la petite propriété en l’espace de deux ou trois générations, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que des grands capitalistes et une grande masse de prolétariat.

Et la France?

Ainsi donc, ce n’est pas à cause de la doctrine protestante, ou de l’éthique du travail protestante que le capitalisme serait venu à l’existence, mais à cause de la rupture d’équilibre dans la répartition de la propriété engendré par les évènements politiques de la Réforme. Cela permet d’expliquer pourquoi le capitalisme a existé à Anvers (catholique et très marchande) et non dans l’Ecosse presbytérienne (réformés, mais sans modification économiques d’envergure). Ou bien encore pourquoi le capitalisme est arrivé prioritairement dans les pays protestants: c’est la nationalisation des terres de l’église qui fut le départ de la concentration phénoménale de richesses entre les mains des gros propriétaires.

En France, l’Etat restant catholique, il est évident qu’il fallut attendre plus longtemps avant que les terres d’église ne soient touchées, mais à la Révolution Française, la nationalisation des biens du clergé fut aussi l’occasion d’une accumulation inédite de richesses entre les mains de la grande bourgeoisie, celle-là même qui s’en servirait de tremplin pour se lancer dans la révolution industrielle avec une génération de retard. Même cause, même effet. Et tout au long du XIXe siècle, les terres ecclésiales furent nationalisées quasiment partout, et ainsi la concentration de richesse créa le capitalisme européen. Si l’angleterre fut première à cause de certaines circonstances historiques, il n’y avait aucune raison qu’elle soit la seule.

Et cela n’a finalement pas grand chose à voir avec le protestantisme, ni dans sa doctrine, ni dans son éthique. Du moins – et la distinction faite par Adrien Boniteau est bonne- pas le protestantisme pré-moderne, celui des réformateurs.

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