La démocratie mérite-t-elle de survivre? – Christopher Lasch

Après avoir décrit les élites et la fausse égalité qui les soutient, Christopher Lasch en vient à parler de la démocratie qui découle de telles élites, et de si elle est sauvable ou non. Nous sommes dans le chapitre 4 de son livre La Révolte des Elites. Il commence sur les mots suivants:

L’isolement croissant des élites signifie entre autre chose que les idéologies politiques perdent tout contact avec les préoccupation du citoyen ordinaire. Le débat politique se restreignant la plupart du temps aux « classes qui détiennent la parole », comme on a eu raison de le décrire, devient de plus en plus nombriliste et figé dans la langue de bois.

La démocratie peut-elle survivre?

Christopher Lasch étant historien, il retrace facilement le fait qu’il n’en fut pas toujours ainsi (dans le contexte américain) et qu’il y a eu un débat dans la société américaine entre 1900 et 1916 autour de la pensée dite progressiste. A l’époque « progressisme » semblait avoir un sens complètement inverse à tout ce qu’on peut lui attribuer aujourd’hui:

  • Ils rejetaient cette inégalité de classes entre élites et classe laborieuse
  • Ils rejetaient l’Etat Providence comme unique moyen de protéger les intérêts des travailleurs.
  • Ils reprochaient à la production de masse et à la centralisation politique d’affaiblir l’esprit d’autonomie et la confiance en soi, et dissuadaient les gens d’assumer la responsabilité de leurs actions.

Voilà le consensus des années 10 en Amérique. Quand on regarde les « progressistes » américains aujourd’hui, le mot de « corruption » n’est même plus suffisant. Et même pendant les années 60, le mouvement de Martin Luther King ne ressemblait pas du tout à « Black Lives Matters » et sa mentalité de victime, mais bien plus parce qu’il encourageait les noirs à « se prendre en charge » comme le voulait la sagesse politique commune d’avant cette dernière génération.

Puis dans les années 20, Walter Lippman (un des premiers « néo-libéraux ») a défendu une autre définition du mot démocratie.

Lorsqu’au début des années 1920 Walter Lippmann commença à soutenir l’idée que l’opinion publique est nécessairement mal informée et qu’il vaut mieux laisser le gouvernement entre les mains des spécialistes, c’est à juste titre que John Dewey a contredit cette conception. Pour Lippmann, la démocratie ne signifiait rien de plus que l’accès universel aux bonnes choses de la vie. Pour Dewey, il fallait qu’elle repose sur « une prise de responsabilité » par les hommes et femmes ordinaires sur un « développement stable et équilibré de l’esprit et du caractère ».

Et vous venez de découvrir la définition de « démocratie » qu’utilise encore aujourd’hui la macronie.  Et je cite encore cette perle:

Les théoriciens classiques de la démocratie doutaient que le gouvernement direct du peuple par lui-même puisse fonctionner de manière très efficace au-delà du niveau local, ce qui est la raison pour laquelle ils voulaient conférer autant de pouvoir que possible au niveau local.

D’où la question: que fallait-il pour que la démocratie fonctionne? Notre démocratie actuelle peut-elle survivre?

Il apparaît aujourd’hui que l’option de Lippmann n’a fait qu’engendrer des dirigeants certes tolérants et parlant bien, mais hautement incompétents et corrompus. Cette crise de la compétence engendre une crise de confiance. Et cette crise de confiance remet en cause un dogme que l’on croyait fermement enraciné, et qui a été à la fondation de notre 5e république.

Les libéraux ont toujours eu comme position que les démocraties pouvaient se passer de vertu civique. Dans cette manière de pensée ce sont des institutions libérales et non pas le caractère des citoyens qui font fonctionner la démocratie. La démocratie est un système juridique qui permet aux gens de vivre leur différence.

La démocratie peut-elle survivre? Au vu de la situation actuelle, il lui fait plus qu’une Europe définie par des traités et une gouvernance qui suit davantage une orthodoxie philosophique que le vote des citoyens. Il faudrait recommencer sur le socle du pouvoir local (la subsidiarité) et des vertus civiques.

La démocratie mérite-elle de survivre?

Mais Lasch va plus loin que ça.

La question en profondeur est de savoir si la démocratie mérite de survivre. Quels que soient ses attraits intrinsèques, la démocratie n’est pas une fin en soi.

Première condition: une même norme/standard de conduite pour tous.

Le critère qu’il propose est celui de Whitman (1871):

Whitman croyait que le test de la démocratie était de savoir si elle pourrait produire un agrégat de héros, de caractères, d’exploits, de souffrances, de prospérité ou de malheur, de gloire ou d’infamie, communs à tous, typique de tous.

En une époque où l’on encourage chaque minorité à se faire son propre « récit communautaire » et où on hue le « roman national », c’est à contre-temps.  Lasch pourtant insiste:

Faute de normes communes, la tolérance devient indifférence, et le pluralisme culturel dégénère en spectacle esthétique.

Tolérer tout de tout le monde, c’est au final n’exiger rien de personne: ni bien ni grandeur. Lasch insiste donc pour dire qu’il faut des normes communes. Une pluralité de normes est la marque d’une société oligarchique et inégalitaire, et non une société égalitaire et démocratique.

Ce sont des sociétés organisées autour d’une hiérarchie qui peuvent se permettre des normes multiples, mais pas une démocratie. Des normes à géométrie variable signifient une citoyenneté à deux vitesses.

Deuxième condition: La répartition la plus large possible de toutes les formes de responsabilité

Christopher Lasch fait remarquer ensuite que cela ne sert à rien d’être « égaux en droit » si le droit et le pouvoir reste la chasse gardée des élites, et que l’économie est confisquée entre les mains de grands propriétaires. Il faut donc « une nation de responsables » et distribuer le plus largement possible le pouvoir économique (par la petite propriété) et politique.

L’égalité politique -la citoyenneté- met à égalité des gens qui autrement sont inégaux dans leurs capacités et l’universalisation de la citoyenneté doit donc être accompagnée non seulement par une formation théorique dans les arts de la citoyenneté mais par des mesures conçues pour assurer la distribution la plus large possible de la responsabilité économique et politique, dont l’exercice est encore plus important qu’une formation théorique pour enseigner à bien juger, à parler de manière claire et convaincante, à avoir la capacité de décider et être prêt à accepter les conséquences de nos actions. C’est en ce snes que la citoyenneté universelle implique tout un monde de héros.

Troisième condition: « La démocratie demande aussi une éthique plus stimulante que la tolérance »

La phrase est de Lasch lui-même. Et il continue ainsi:

La tolérance c’est bien joli, mais ce n’est que le début de la démocratie, non sa destination. De nos jours, la démocratie est plus sérieusement menacée par l’indifférence que par l’intolérance et la superstition.

Il faut donc que nous nous prenions en main, que nous soyons actifs et responsables, et que nous soyons prêts à faire des sacrifices pour le Bien. A ces trois conditions, la démocratie peut mériter de survivre.

Faux problème 1: Le fanatisme religieux

Mais deux faux problèmes sont invoqués contre cette reprise en main morale et presque spirituelle: la peur du religieux et celle de l’intolérance, tellement notre tolérance molle nous rend gras et inapte à l’action.

Christopher Lasch accable particulièrement la fermeture obtuse et dogmatique des intellectuels libéraux face à la religion. Ils ne voient pas selon lui que la Religion est justement le meilleur antidote au fanatisme, dans le sens où celui qui comprend vraiment le christianisme ne pourra jamais être fier de lui-même ni satisfait de ses oeuvres. Il n’y a rien de moins chrétien que le pharisien satisfait de lui. Il ne nous faut donc pas éviter le religieux, mais lui donner une vraie place de modérateur. Loin d’être un obstacle à la démocratie, la religion peut au contraire être un carburant puissant.

Faux problème 2: la montée du Racisme ou l’intolérance

On retrouve le même dogmatisme et la même propre-justice quand on aborde la question des préjugés raciaux. Elle tombe donc sous la critique habituelle du dogmatisme et de la fermeture d’esprit.

Du point de vue des gens qui sont obsédés comme d’une idée fixe par le racisme ou le fanatisme idéologique, la démocratie ne peut vouloir dire qu’une seule chose: la défense de ce qu’ils appellent la diversité culturelle. Mais il y a des questions bien plus importantes qui sont posées aux amis de la démocratie: la crise de la compétence, la diffusion de l’apathie et d’un cynisme étouffant; la paralysie morale de ceux qui mettent au dessus de toute les valeurs « l’ouverture d’esprit ».

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