L’arnaque de l’égalité des chances – Christopher Lasch

Nous avons vu dans un précédent article que dans nos démocraties égalitaires avait émergé une lutte des classes singulièrement inégalitaires, avec vers le haut de la chaîne un groupe que l’on appelle de façon très amorphe, les « élites ». On a décrit leurs caractéristiques en détail, et ce qui frappe le regard assez vite, c’est que c’est par l’éducation et leur modèle de formation qu’ils sont venus à l’existence. Dans une France qui mise beaucoup sur l’école pour réaliser l’Egalité (ou au moins une cohérence relative de la société) nous avons engendré par l’éducation une classe de maîtres qui n’a aucune loyauté ou sentiment commun avec ceux qui leur sont inférieurs. Je ne comprends pas, nous avions pourtant bien fait un système méritocratique donc égalitaire…

Christopher Lasch a déjà dit que cette « méritocratie » n’était pas du tout démocratique et égalitaire. C’est tout l’inverse même. Dans le chapitre 3 de son livre, il montre que cette escroquerie a été rendue possible en changeant la définition et le but de la progression sociale.  Pour cela, il pioche dans son expertise première –l’histoire américaine du XIXe-XXe siècle – pour retracer la transformation du concept de « mobilité sociale ». En France, on utilise plutôt le mot « ascenseur social ».

En une phrase : Avant l’émergence de cette classe d’élites, le terme de mobilité sociale désignait davantage la prise de pouvoir sur son destin par le développement de son intelligence et de ses compétences. Aujourd’hui, le terme signifie surtout l’enrichissement financier et ses corrollaires.

L’ancienne « égalité» était une égalité politique, où chacun avait le même pouvoir sur sa vie et sa direction. La nouvelle « égalité » est l’égalité de pouvoir devenir riche pour à son tour échapper à la prison « périphérique ».

Et l’on s’étonne ensuite de l’affaiblissement de la démocratie et de l’école à deux vitesses.

Christopher Lasch fait son raisonnement dans le contexte et la culture américaine, mais la France a bien cette définition-là de l’égalité et de la mobilité sociale : ainsi l’Onisep (organisme d’orientation des étudiants) détaille les aides pour une meilleure « égalité des chances » : toutes consistent à faciliter l’accès à la classe des élites. Par exemple : les « cordées de la réussites » sont explicitement conçues pour arracher des talents aux classes populaires, afin d’en faire des élites comme les autres. Elles ne sont pas conçues pour qu’ils puissent ensuite aider leurs communautés, là où ils se trouvent.  En français le terme même « d’ascenseur social » est conçu pour faire entrer dans l’idée que s’épanouir dans la société, c’est monter à l’étage supérieur, celui des élites…

Au XIXe siècle, ce qui définissait le sommet de la société, c’était des citoyens libres et égaux, pas forcément riches, mais intelligents et assez éclairés pour participer pleinement à la République. Au XXIe siècle, l’objectif final c’est « la start up nation ».

Bref. Notre égalité est frelatée, et tous ceux qui en boivent deviennent malades : les élites en ont l’ivresse, les périphéries les effets de manque. Voyons maintenant le développement qu’en fait Cristopher Lasch, et comment il trace ça dans la société américaine. Si jamais quelqu’un a fait le même travail pour la société française, je suis preneur ! Retracer l’histoire des réformes de l’éducation nationale entre Ferry et Blanquer devrait être très instructif…

Cet « ascenseur social » que l’on n’a jamais exprimé jusque-là

Christopher Lasch ouvre le chapitre ainsi :

Le concept de mobilité sociale incarne une vision assez récente et tristement appauvrie du « Rêve Américain », et que son hégémonie à notre époque donne la mesure, non pas de la réalisation de ce rêve, mais de son recul.

Il trace son apparition au lendemain du krach de 1929, quand il est devenu impossible d’ignorer qu’il y avait deux classes séparées et inégalitaires dans la société américaine. Cependant, à cette date, il y avait encore la croyance qu’en travaillant dur, en étant sobre, et en s’inscrivant à une bonne université, on pourrait réaliser son destin. Sauf que « réaliser son destin » n’a pas toujours signifié enrichissement financier et social.

La définition « d’opportunité » avant le XXe siècle

Une chose qui trouble les historiens américains, c’est à quel point la société américaine a été aveugle à ce processus d’émergence des élites et de disparition de la classe moyenne. Pour Christopher Lasch, c’est dû au fait que la vision même du travail et de la progression sociale était différente au XIXe siècle.

L’ancienne égalité en Amérique était l’égalité des classes, et pas seulement « l’égalité des chances » – qui entérine et présuppose qu’il y a deux classes opposées et qu’il n’y a rien à faire contre cette distinction. Les Américains s’attendaient à ce que chacun se prenne en charge et ait accès aux moyens de savoir de façon à ce qu’ils ne soient pas des bœufs muets comme l’étaient les ouvriers européens, mais des citoyens éclairés comme l’exigeait l’idéal démocratique.

Dans l’idée que s’en faisaient beaucoup d’américains, les opportunités étaient davantage affaire d’enrichissement intellectuel que matériel.

La disparition de cette égalité de classes

La révolution industrielle a pour essence de séparer le travail du capital. Dans les économies pré-industrielles le propriétaire du capital (les outils et les machines) était également le principal travailleur faisant fructifier ce capital. Dans les économies industrielles et encore plus avancées, ce n’est plus le cas : le salariat de masse indique qu’il y a deux classes économiques : d’un côté les propriétaires du capital qui ne s’occupent que de rajouter du capital au capital. De l’autre les salariés qui travaillent sur des outils qui ne leur appartiennent pas pour produire des choses qui ne leur appartiennent pas. C’est ce qu’on appelle « l’aliénation » ou « l’étranger-fication » du prolétariat : il est désormais étranger de ses propres outils de travails.

Il est impossible que ces deux classes économiquement inégales restent naturellement une seule classe politique, égale.

L’émergence du salariat de masse aux Etats-Unis fournit d’abord un argument aux partisans de l’esclavage : vous voyez –disaient-ils – il est nécessaire d’avoir une classe laborieuse qui fait le travail pénible et dégradant. L’esclavage a ceci de meilleur par rapport au salariat, c’est que le propriétaire des esclaves a des devoirs humains envers ses esclaves, là où le patron paie son salarié et l’envoie au diable (ce qui arrivait souvent au XIXe siècle, comme en témoigne les romans de Zola). Abraham Lincoln se défend alors : le salariat n’est qu’une étape certes non désirable, mais nécessaire avant l’accession à la propriété et donc la pleine participation économique, puis politique. L’objectif restait toujours cette égalité de classes, pas l’égalité des chances de devenir un « maître ».

A l’époque, il y avait encore une soupape de sécurité qui permettait de vivre ce « rêve américain » originel : la Frontière, c’est-à-dire la possibilité de t’installer à l’Ouest, bâtir ainsi ta propre ferme, dont les revenus t’assuraient ensuite la participation égalitaire de ta démocratie locale que les sept mercenaires viendront défendre contre le vilain capitaliste. Sauf qu’en 1890, le Bureau du Recensement indiqua qu’il n’y avait plus de terres libres à donner à Charles Ingalls, et qu’il ne lui restait plus qu’à perdre une main dans une usine de la banlieue de Chicago. Impossible désormais d’échapper à ce système économique à deux classes.

Dès lors, la notion même d’opportunités et la définition « d’ascension » a changé de sens. Il ne s’agissait plus de former une société sans classes par l’établissement de propriété : il s’agirait désormais de faire en sorte que tout le monde puisse accéder à la classe des dominants par l’éducation.

Christopher Lasch résume un essai du président de l’université d’Harvard en 1943 :

La démocratie ne demandait pas une distribution uniforme des biens de ce monde, une égalisation radicale de la richesse. Ce qu’elle demandait, c’était un processus continu au moyen duquel il soit possible que pouvoir et privilège soient redistribués automatiquement au terme de chaque génération.

L’égalité des classes est morte. Longue vie à l’égalité des chances.

L’égalité des chances n’est pas une égalité, mais sa négation

Et alors ? N’est-ce pas une simple adaptation au contexte économique et social ? La première route vers l’égalité étant condamnée, il nous en faut une deuxième, pas de quoi avaler un homard de travers. C’est dans cette voie que s’est pleinement engagée notre civilisation, et la France est allée plus loin que toutes les autres. Tout notre système scolaire est conçu selon ce modèle « méritocratique » et l’égalité des chances est une valeur chérie de tous les ministres de l’Education National, de droite comme de gauche.

Cette notion est tellement acceptée que la crise de l’égalité est diagnostiquée au mauvais endroit. Au lieu de se demander comment il se fait qu’on ait deux classes aussi distinctes dans la société, on panique à l’idée que « l’ascenseur social » soit en panne. Les articles sur le sujet sont légions, tous les journaux s’y sont mis, souvent pour dire qu’il n’y a pas de problème d’ascenseur social, et donc pas de problèmes d’égalité. Pauvres fous. Ils sont semblables à cet artilleur qui tire sans le savoir des obus défectueux, et dit que comme il n’y a pas de problème avec son canon, il est certain que son obus (défectueux) va fracasser le panzer. Et le panzer avance.

La vérité est que notre société est à la fois extrêmement stratifiée et extrêmement mobile, selon les mots de Wendelle Berry. On a peu d’indices qui montrent que le degré de mobilité verticale ait diminué. Au contraire, un large corpus de recherche sociale mène avec une grande cohérence à la conclusion que les taux de mobilités sont restés plus ou moins constants [depuis la fin du XIXe siècle]. Toutefois, sur cette même période, la concentration du pouvoir du grand patronat, le déclin de la production à faible échelle, la séparation entre production et consommation, la montée de l’aide publique, la professionnalisation de la connaissance et l’érosion de la compétence , de la responsabilité et de la citoyenneté ont fait des Etats-Unis une société où les divisions de classes sont bien plus profondes que par le passé.

Autrement dit : ca y est nous l’avons atteint ! Nous avons l’égalité des chances. Mais la France a rarement été aussi inégalitaire dans la réalité.

Les Gilets Jaunes ont raison : il n’y a plus d’égalité en France. Il y a les élites dominantes en révolte contre les périphéries dominées.

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