La théologie politique chrétienne dans une ère de tensions – Jonathan Cole

Traduction d’un extrait du livre « Christian Political Theology in an age of discontent » paru d’abord sur Mere Orthodoxy.

Le philosophe politique anarchiste Pierre-Joseph Proudhon définit la théologie comme « la science de l’infiniment absurde »[1] Proudhon, qui faisait cette remarque en 1840, était bien en avance sur son temps. Car ce n’est que plus récemment, en grande partie grâce aux grands prêtres athées d’aujourd’hui, que la religion est maintenant largement considérée comme responsable de toutes sortes de problèmes politiques, grands et petits. Pourtant, si les folies des idéologies politiques laïques du XXe siècle peuvent servir de guide, retirer la théologie de la politique n’est pas la panacée contre l’absurdité.

La raison pour laquelle la politique est si sujette à l’absurdité, aussi bien athée que théiste, c’est qu’elle transcende fondamentalement les capacités humaines. C’est-à-dire que l’ensemble complexe de variables qui interagissent mutuellement et qui caractérisent l’arène politique transcendent les esprits humains faillibles, les vies humaines finies et les natures humaines déchues que l’on s’attend à maîtriser. Cette variabilité constitue un véritable défi pour l’analyse politique. Aujourd’hui, même la tâche élémentaire de décrire la réalité politique est contestée, en particulier dans le contexte des fake news, de la post-vérité et de la fragmentation idéologique, où des réalités politiques alternatives se disputent maintenant l’allégeance (ou une suite sur les médias sociaux).

Ajouter la théologie à l’analyse politique ne résout pas le défi posé par la complexité de cette dernière. Elle ne lève pas non plus le voile du mystère qui obscurcit le destin politique. La théologie ne fait qu’aggraver la difficulté de l’analyse politique en ajoutant son propre ensemble complexe de variables à l’équation. Elle s’accompagne aussi de ses propres querelles internes, comme le révèle un simple coup d’œil superficiel à la masse des études bibliques contemporaines, sans parler des différences doctrinales et ecclésiales bien usées qui ont divisé les chrétiens pendant des siècles.

Pourtant, la théologie politique n’est pas plus une option pour le chrétien que la pensée politique n’est une option pour l’être humain qui pense. Car nous vivons tous au sein d’un ordre politique et sous une forme ou une autre d’autorité politique, qui ont tous deux une incidence matérielle sur notre vie et nous incitent à réagir, qu’il s’agisse de protestation, d’acquiescement ou de coopération. Nous formons tous, consciemment ou passivement, certaines idées sur la nature, le but et la légitimité de l’ordre politique dans lequel nous vivons et sur les personnes chargées de le présider.

Le croyant chrétien ne peut s’empêcher de comprendre cet ordre politique à la lumière de ses convictions théologiques. Si ces convictions peuvent paraître absurdes au chœur grandissant des méprisants de la religion, ce sont elles qui rendent la politique intelligible et significative pour le chrétien, rappelant que l’athée n’a pas d’inoculation particulière contre le mystère transcendant de la politique et l’absurdité tragique à laquelle la politique est sensible.

Pourtant, beaucoup de chrétiens, peut-être même une majorité, n’appliquent pas leurs convictions théologiques à leur contexte politique d’une manière réfléchie, critique ou systématique. Ce manquement au devoir, s’il peut être qualifié de tel, a en effet conduit certains chrétiens dans le domaine de l’absurdité politique.

À une époque où les citoyens occidentaux de toutes les croyances risquent d’être politisés à mort, il est primordial que les chrétiens développent une théologie politique solide qui puisse les aider à naviguer, individuellement et ecclésialement, défensivement et constructivement, dans les eaux politiques turbulentes de leur époque. Une théologie politique adaptée à cette tâche doit être intellectuellement convaincante, tout en restant réalisable et efficace.

Trop souvent, on rencontre une tendance à réduire la théologie politique à une poignée d’injonctions morales, comme « aimer son prochain », ou à des concepts biblio-théologiques, comme l’alliance, comme s’ils constituaient une base viable pour organiser et diriger les économies du XXIe siècle en pleine révolution numérique et au bord des révolutions de l’intelligence artificielle et des biotechnologies.

La théologie politique s’enorgueillit aujourd’hui d’une littérature prolifique et proliférante. Cependant, peu de choses unifient cette littérature en termes de méthode, de portée et de contenu, si ce n’est l’adoption du terme « théologie politique » par les auteurs dans des domaines disparates. Cette diversité -qui est une manière charitable de dire « incohérence »- est particulièrement évidente lorsqu’on met l’accent sur les fins ultimes de l’éventail des travaux que l’on appelle aujourd’hui « théologie politique ».

D’un côté, il y a les croyants chrétiens pieux, à la recherche de « vraies » perspectives et orientations politiques dans la Bible, dans la doctrine théologique et dans la vie de l’Eglise. À l’autre extrémité se trouvent des théoriciens séculiers pour qui la « théologie politique » semble être une sorte de mot-clé à la mode à saupoudrer comme une garniture sur un écrit qui ne fait aucun usage discernable de la théologie (traditionnellement interprétée), et qui tend vers un type de gnosticisme politique qui est presque indéchiffrable pour le non-initié. On rencontre un nombre quelconque de permutations entre ces deux pôles.

Les définitions de la théologie politique abondent donc, reflet et témoignage de l’incohérence du « champ ». La ligne de conduite prudente dans ce contexte consiste simplement à préciser sa définition de la théologie politique, puis à avancer en faisant peu de cas de la nature discutable du terme. Cette approche a au moins la vertu de clarifier la définition de la théologie politique qui régit une œuvre particulière, si ce n’est aucune autre. A cette fin, je propose la définition suivante de la théologie politique chrétienne :

La théologie politique est un mode d’analyse politique qui part de la conviction que la politique (quelle que soit sa définition) est ancrée dans une ontologie chrétienne et façonnée dans une certaine mesure par une téléologie historique chrétienne.

Par « ontologie chrétienne », j’entends une ontologie qui accepte la vérité des prétentions théologiques chrétiennes orthodoxes telles que l’imago Dei, l’incarnation, l’exaltation du Christ, une apocalypse à venir, et ainsi de suite. Par « téléologie historique chrétienne », je veux suggérer la notion que Dieu en un sens dirige, forme ou intervient dans l’histoire afin de lui apporter une sorte de consommation volontaire et significative. La téléologie historique est destinée à saisir des concepts théologiques tels que la souveraineté divine, la providence et l’œuvre du Saint-Esprit. Il suffira de dire qu’une ontologie chrétienne et une téléologie historique peuvent avoir un impact profond sur la façon dont on comprend et aborde le domaine politique (tant sur le plan pratique que théorique). La pensée politique qui montre la preuve d’une ontologie chrétienne et de téléologie historique chrétienne signale l’existence de la théologie politique.

Cette interprétation particulière de la théologie politique laisse intentionnellement « politique » et « théologie » indéfinies afin d’accommoder différentes compréhensions de leurs champs sémantiques respectifs. La définition peut donc s’accommoder utilement de la diversité théologique, comme la doctrine orientale de la théosis et la doctrine évangélique de la substitution pénale, ainsi que de diverses définitions de la politique, qu’elles soient limitées à l’activité des seuls gouvernements, aux relations de pouvoir plus largement, ou à toute la gamme des relations sociales.

Le but de cette définition est de distinguer qualitativement la théologie politique des autres types de pensée politique, à savoir la science politique. En l’absence d’une telle distinction, la théologie politique devient vide de sens. Contrairement à la théologie politique chrétienne, la science politique part d’une ontologie et d’une vision de l’histoire naturalistes qui considèrent que les sources faisant autorité de l’ontologie et de la téléologie chrétiennes, à savoir les doctrines chrétiennes susmentionnées, ne sont pas pertinentes pour une compréhension du phénomène naturel de la politique. C’est ce qui sépare fonctionnellement la théologie politique de la science politique laïque et de la philosophie politique contemporaine.

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