Sortir! de Natalia Trouiller

Sortir! est un essai de Natalia Trouiller, qui est sorti le 25 avril dernier, et qui fait partie de cette série d’ouvrage dont « l’option bénédictine » est le meilleur représentant: un essai sur la stratégie que l’église devrait adopter pour traverser notre époque post-moderne. De la reddition totale à notre époque jusqu’à la restauration de l’église médiévale, beaucoup d’idées sont défendues, et c’est la première fois que je lis un livre dans ce segment qui me paraît totalement équilibré et qui ne me laisse aucune réserve (si ce n’est qu’il est papiste et que je ne le suis pas).

Histoire de bien structurer cette liste de lecture, je présenterai mon compte rendu selon une méthode scolastique. Je parlerai d’abord de ce qu’il est en lui-même: sa forme (ou matière) et son fond (ou forme), puis son mode, avec une attention particulière sur sa pertinence pour les protestants conservateurs (évangéliques et réformés confessionnels).

Une forme agréable et bonne servante du fond

Les livres de cette espèce ont plusieurs écueils: Certains sont tellement catastrophistes qu’on se demande pourquoi au juste l’auteur écrit un livre pour s’opposer à un déluge qui est si impossible à contrer comme le premier chapitre de l’option bénédictine. Natalia Trouiller évite habilement cet obstacle, en étant sobre dans le tableau qu’elle fait de la situation du catholicisme français, reconnaissant son inadéquation et son impréparation, et admettant en arrière plan la plupart des critiques et problèmes organisationnels qu’on lui reproche. Il n’y aura pas de reproches culpabilisants à base de « c’est une honte que l’église ne soit pas plus réveillée sur ce sujet ULTRA IMPORTANT ». Il n’y aura pas non plus de naïveté déplacée dans ses propos. Natalia Trouiller aime l’église, et elle veut édifier -avec succès- les frères et soeurs. Elle aime aussi son Dieu, et ne considère pas qu’il est servi avec de la pensée tiède et positive.

Et il y a de l’humour. Autant le paragraphe précédent parlait du déficit en humour, autant il y a aussi un excès d’humour, quand la structure même du discours est altérée pour introduire la prochaine blague. Natalia Trouiller a évité l’un et l’autre, avec brio (et je soupçonne son éditrice d’avoir été efficace dans le processus). Il en résulte un livre très léger, agréable à lire, et même très plaisant… alors qu’il est très sérieux et d’un niveau intellectuel supérieur à la moyenne. J’ai rarement vu une meilleure gestion de l’humour dans un livre. Sans compter que c’est un humour décalé et d’autodérision comme je les aime. Le genre de ceux qui entretiennent votre humilité.

Enfin, avant que nous ne passions au fond proprement dit, un mot sur la maîtrise du matériel: l’auteur a bien fait son travail de préparation: les citations sont variées, pertinentes, rendant bien compte de l’intention des auteurs cités (du moins pour les pères de l’église, je ne peux pas juger pour les papes. Contre-Réforme toussa…). Ses références à la gnose sont précises, documentées, arrangées avec art et surtout extrêmement pertinentes. Rien de pédant, bien au contraire: elle réussit à donner du sens à ce que nous vivons sans tomber dans la conférence ou le cours de philo sauvage. Elle cherche -et réussit- à édifier, équiper et renforcer ses frères et soeurs, et cela sans se mettre en avant ou se retrouver dans une posture de savant pédant. Ce n’est pas toujours facile à éviter, bravo à elle d’avoir si bien écrit.

Un fond pertinent et bien analysé

N’est-il pas évident que nous sommes dans les temps de la fin? Ne devons nous pas attendre aux Tribulations – ou son équivalent romain, la déchristianisation de la France?!!! Natalia Trouiller renvoie avec beaucoup de justesse à l’histoire de l’église, qui est la seule institution de la terre à remporter la guerre en perdant toutes les batailles. Ainsi, Cyprien de Carthage a eu en son temps ses fidèles qui harcelaient les fonctionnaires romains pour abjurer Christ, ceux qui restaient partaient rejoindre la secte puriste de Novatien et le reste forniquait ou mourrait de la peste. Les moqueries médiatiques que subit l’église française sont peu de choses en comparaison de ce qu’il a eu à gérer. Et pourtant, c’est cette église là que nous considérons glorieuse. Cessant de regarder à la catastrophe, Natalia nous encourage à regarder en haut, c’est à dire à l’incarnation de Christ dans la crasse et la misère du monde, pour racheter et sauver l’humanité.

Question: comment se fait-il que nous soyons plus prompt à considérer l’impureté du monde et vouloir le fuir, plutôt que de vouloir comme Christ nous incarner dedans et embrasser à pleine bouche son impureté et sa crasse pour la purifier par l’Esprit?

Réponse, selon l’auteur: Parce que nous avons développé une disposition collective de type gnostique. Nous séparons le corps de l’âme, nous rejetons la matière pour embrasser le pur spirituel, nous fuyons le monde pour embrasser la Connaissance Salvatrice. Nous nous satisfaisons de connaissance et de saine doctrine, en refusant de nous laisser transfomer par elle pour agir ensuite. Nous avons développé un habitus de cathare. Et ce n’est pas un compliment.

D’habitude, je n’aime pas trop les références à la gnose: on les distribue pour tout et n’importe quoi aujourd’hui. On a même accusé le théisme classique -celui de tous les théologiens depuis les pères de l’église jusqu’au 18e siècle- d’être gnostique pour des raisons obscures et stupides. En revanche, le raisonnement de Trouiller est plutôt convaincant, et bien construit: elle sait prendre la bonne distance par rapport à ses propres idées et développer son raisonnement avec toute la prudence et lucidité nécessaire. Je reconnais alors que j’ai été infecté par cette époque de gnostiques fumeux, et que j’en ai développé plusieurs idées parasites, qui aujourd’hui me stérilisent comme chrétien.

Beaucoup d’auteurs se seraient arrêtés là, fort satisfaits d’avoir mis un nom grec sur une maladie postmoderne. Ils auraient ensuite vaguement vaticiné sur le retour à une théologie classique, ou autre Gnosis qui convient, et voilà pour sauver le monde. Sauf que justement, l’habitus de la gnose est de proposer le salut par une théorie. D’autres auteurs feront toute une parade de « je vais prononcer des solutions #concretes pour la #Nation » et sortiront ensuite une soupe continentale immonde qu’ils appellent « phrase ». Par exemple: « Nous devons développer une nouvelle synergie horizontale qui intègre la transcendance du terminus a quo jusqu’au terminus ad quem, cette nouvelle écologie humaine approchant ainsi de l’eschaton par le progrès de la solidarité intranationale selon des chemins de charité nouveaux  qui… »  – Woups. Au moins vous saurez que je déteste la philosophie continentale. Surtout celle qui est chrétienne.

Bref. Natalia ne se contente pas de diagnostiquer et vaguement préscrire un contre-gnose. Elle se tient aussi à 500 kilomètres de tout jargon creux (c’est aussi la distance de Paris à Lyon, où vit Natala Trouiller, que celui qui a des oreilles…).  Elle propose aussi toute une série de solutions matériellement faisables, à la portée de tous, même ceux qui sont dans des églises de campagnes, et qui tiennent compte de ce machin qui s’appelle « réalité ». Une partie de ces mesures portent sur l’organisation romaine, et ne me concerne guère, mais une grande partie de celles-ci sont digne d’intérêt pour un protestant conservateur, et les évangéliques gagneraient à s’intéresser à ce que dit cette catholique.

Cette partie distingue le livre de Natalia de tous les autres livres que j’ai pu lire dans le segment jusqu’ici. Rod Dreher dans l’option bénédictine propose bien certaines choses pratiques, mais pas avec autant de soins ni un tel esprit systématique. Au final, on lit le livre de Rod Dreher avec une vague idée d’orientation. En sens inverse, on ferme le livre de Natalia Trouiller avec des idées précises et déjà des idées d’adaptation dans notre contexte immédiat. Son livre vaut la peine d’être lu.

Est-il pertinent pour des protestants conservateurs?

Oui et non.

Non, car ce livre est un livre écrit par une romaine pour des romains, et cela se sent.

Oui, car il y a de foutues bonnes idées dans ce livre, qui peuvent aider -sauver?- nos églises évangéliques autant que l’église romaine. La grande majorité d’entre elles sont applicables telle quelle dans nos églises, d’autant plus que nous avons une culture de l’engagement et une sensibilité éthique déjà bien formée. Toutes les exhortations de Trouiller à ce que les catholiques n’attendent pas tout de leurs prêtres est en quelque sorte déjà acquis pour nous protestants. Aussi il ne sera pas compliqué d’appliquer dans le monde protestant les bonnes idées qui sont dans ce livre.

Au delà des idées concrètes, je pense qu’il est bon aussi que des protestants conservateurs lisent ce livre, car nous sommes nous aussi atteint par ce virus gnostique, non à cause de la loi 1901, mais plutôt à cause des héritages du fondamentalisme et du dispensationnalisme du début de XXe siècle. Certes, ces doctrines nous ont servi et protégé, mais aujourd’hui elles sont un héritage mort et encombrant. Il nous faut aujourd’hui plus que jamais savoir qui nous sommes, et ne pas oublier d’être transformés par l’évangile et la tradition de l’église.

La France n’est pas morte. Elle n’attend qu’une seule chose: que l’église sorte!

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