Oui, les évangéliques sont populistes, mais pas au sens moral

Plus l’église veut être hors du monde, et plus elle lui ressemble. C’est une conviction qui commence à naître en moi alors que je vois se reproduire à l’intérieur même des structures évangéliques les mêmes courants que nous voyons dans toutes les institutions nationales. Je parle ici du populisme et des réactions face à lui.

La danse incertaine entre évangéliques et populistes

Ce n’est un secret pour personne que Trump et Bolsonaro, les deux figures les plus visibles du populisme aujourd’hui doivent leur élection en grande part au soutien massif des communautés évangéliques de leurs pays. Cela a valu en France un article assez mordant de la part d’Henri Tincq qui titrait: « les Eglises Evangéliques, alliées du populisme aux quatre coins de la planète ». De même, Brut a commis un reportage assez outrageant, motivé du contre-populisme. Kévin Dreyfus à ce sujet a posté une belle réponse bien complète. J’en profite pour le féliciter, c’est un honneur qu’il soit des nôtres, et je le remercie pour sa compétence. Le CNEF, inquiet à juste titre, a lui aussi eu une réaction officielle pour se démarquer au plus fort de cette accusation. Leur première réaction m’avait chagriné, car elle donnait trop à nos adversaires. Cependant au cours de mes recherches je ne l’ai pas retrouvé et il semblerait qu’ils aient supprimés cette vidéo. Cela prouve qu’ils apprennent très vite et qu’ils sont très à l’écoute, chose pour laquelle je les félicite.

Nous en venons donc à l’occasion de cet article : l’Alliance Evangélique Mondiale a émis une déclaration dans laquelle ils s’engagent contre le populisme. Dans sa déclaration officielle à l’ONU, l’AEM dit : « Alors que nous affirmons le droit et le besoin pour chaque nation de pourvoir à sa propre sécurité, nous sommes inquiets que des soi-disants valeurs chrétiennes soient utilisées pour susciter de la haine, voir des discriminations contre les autres religions, ou d’autre nationalités ou régions du monde. »

Le problème n’est pas dans les mots : ils sont très bien et expriment quelque chose de tout à fait chrétien. Le problème est dans leur ambiguïté. « Haine » est utilisé aussi pour désigner l’opposition aux lobbies LGBT. « Discrimination contre les autres religions » est utilisé aussi pour désigner l’apologétique contre les musulmans. De même, prendre position contre le « nationalisme » a l’air de condamner toutes les formes des plus dignes d’éloge jusqu’aux plus idolâtres. Or, il est indéniable que nos frères se retrouvent dans ces catégories.

Bref : l’AEM a l’air de condamner une partie de notre propre communauté et de justifier les accusations que nos frères du Brésil et des USA (et même de France) reçoivent. Le problème n’est d’ailleurs pas que celui de l’AEM. A l’intérieur même des USA, il y a un fossé entre présidents d’institutions qui s’affirment très « Never-Trump » et leur base qui est très pro-Trump. Ce fossé est regrettable et ne devrait pas exister dans le monde évangélique, où les leaders sont censés être au service de leur base.

L’AEM aurait dû utiliser des mots plus précis et moins ambigus, c’est posé. Mais il faut aller au-delà de ce simple évènement et se poser la question du lien entre protestants évangéliques et populisme :

Quelle relation devons-nous avoir au populisme ?

Les porte-paroles institutionnels ont raison : cibler un bouc-émissaire (migrants, juifs etc) et le persécuter n’est pas conforme aux évangiles. Pourtant, des centaines de milliers d’évangéliques soutiennent des candidats populistes, et cela ne peut être expliqué par la thèse de la grande apostasie – par ailleurs ridicule et dégradante. Pour résoudre ce puzzle, je vais devoir faire quelque chose de très impopulaire à notre époque : faire des distinctions.

Thèse

L’article va soutenir la thèse suivante : Les évangéliques peuvent être populistes, au sens modal et non moral

Mieux vaut que j’expose vite les distinctions et raisonnements qui aboutissent à cette conclusion.

La difficile définition de « populisme »

Ce n’est pas un grand secret : il y a un définition de populisme par personne. Une référence intéressante sur ce point est l’article du Monde : « Du bon usage du mot populiste dans le Monde » par Franck Nouchi. Il y rapporte la remarque d’Ernesto Laclau :

« Populisme est un concept insaisissable autant que récurrent. Peu de termes ont été aussi largement employés dans l’analyse politique contemporaine, bien que peu aient été définis avec une précision moindre. Nous savons intuitivement à quoi nous nous référons lorsque nous appelons populiste un mouvement ou une idéologie, mais nous éprouvons la plus grande difficulté à traduire cette intuition en concepts » – Ernesto Laclau

Ou bien encore :

« Même si le terme a des racines historiques précises, il véhicule aujourd’hui à la fois une connotation morale et un sens à la fois trop large et trop flou. Elu sur une vague dégagiste, Emmanuel Macron, qui s’oppose au “système”, et qui contourne les corps intermédiaires, est porteur lui aussi d’une forme de populisme. Il pousse le paradoxe jusqu’à jouer sur des ressorts “populistes” pour échapper à la vague “populiste” » -Solenn de Royer

Cependant, beaucoup d’efforts de définitions –listées dans l’article de Wikipédia– semblent se sédimenter autour de «  une approche politique qui oppose le peuple aux élites politiques économiques ou médiatiques. » C’est ce que j’appellerais la définition modale du populisme, comme celle que Solenn de Royer met en exergue quand elle parle de Macron qui utilise les « ressorts » populistes.

Et il y a le populisme que dénonce l’Alliance Evangélique Mondiale –avec maladresse. Selon leurs propres termes, le populisme est « la haine et la discrimination à l’égard de ceux adhérant à d’autres religions, ou d’autres nationalités et régions du monde ». Et c’est ce que j’appellerais la définition morale dénoncée par Franck Nouchi.

Laquelle de ces deux définitions est la plus vraie ? Pour moi, c’est sans conteste la définition modale.

La définition morale n’est qu’un accident du populisme, dans le sens où il est possible d’opposer le peuple aux élites sans verser dans « la haine et la discrimination ». En France, la France Insoumise est complètement populiste au sens modal, tout en affichant bien à quel point elle se démarque de la définition morale. C’est peut-être pour cette raison que l’AEM a précisé qu’elle s’opposait au populisme « nationaliste » – pourquoi n’a-t-elle pas dit « nationalisme » tout court par ailleurs ?

Et encore je suis gentil : la définition morale n’est pas vraiment une définition du populisme. C’est un abus de langage. Seul l’usage me force à nommer « populisme » ce qui n’est que la bonne vieille haine moderne.

Oui, les évangéliques peuvent être populistes

Ce point étant clarifié il apparaît plutôt normal que beaucoup d’évangéliques soient populistes dans leurs idées ou actions.

La dénonciation des élites corrompues –qu’elles soient politiques, économiques ou religieuses- est même un des traits les plus marquants des évangiles. Le discours de Jésus en Matthieu 23 est un chef d’œuvre de rhétorique populiste – au sens modal. De même, c’est un thème très courant chez les prophètes : Ezéchiel, Nahum, Michée, Esaïe… tous de grands populistes dans leurs dénonciations des élites d’Israël. Associé à cela le fait que les évangéliques sont souvent dans les classes modestes -celles qui souffrent le plus de la mondialisation – il est normal que beaucoup d’entre eux soient populistes.

Contre cela, je tiens donc à dire que l’Alliance Evangélique Mondiale a raté la cible dans sa dénonciation publique et officielle. Voulant dénoncer la Odium Moderna [Haine Moderne], ils ont livré à la critique une démarche utilisée par Jésus, et leurs frères évangéliques par la même occasion. Au vu de leur importance et de leur visibilité, il serait bon qu’ils nuancent leur propos, affinent leur vocabulaire et enlèvent le mot « populiste » de leur déclaration.

Conclusion

Il est temps d’en tirer des conclusions

  1. Que nos représentants ne se hâtent pas de se séparer de toute forme de populisme. La solution n’est pas de lever les mains en l’air en criant « Moi pas populiste ! » et par l’occasion condamner une grande partie de notre communauté.
  2. Plutôt que d’avoir peur, nous devons faire la distinction: Non pas notre éthique (étrangère au populisme dans son sens moral) mais notre engagement envers les opprimés et pour la justice. Si défendre la justice, dénoncer les corrompus et voter pour ceux qui les dénoncent est du populisme… alors oui nous sommes populistes. Mais que peut-on nous reprocher ?
  3. Avoir de la charité pour la base comme pour nos représentants: l’AEM et ses semblables font face à des pressions immenses, et sont plongés dans un milieu intoxicant. Il est normal qu’ils dérapent ainsi, tant qu’ils changent de conduite. De même, il est normal que la base des évangéliques votent et soutiennent des discours contre les élites : il n’y a rien de plus évangélique, comme le montre Matthieu 23.

4 commentaires sur “Oui, les évangéliques sont populistes, mais pas au sens moral

  1. Terme similaire à « nationalisme » même si certes ce dernier a une définition plus claire à la base pour qui dédaigne vouloir en prendre connaissance, les deux pourrissent de l’usage populaire propulsé par les ennemis des partisans du 1er et vrai sens. Ainsi ces élites (terme qui par ailleurs souffre aussi de beaucoup d’incompréhension !) montrent un petit groupe de populistes, nationalistes, fondamentalistes, extrémistes… qui est tout à fait condamnable pour l’amalgamer grossièrement avec tous les autres qui n’en partagent que quelques idées, traits, communs.
    En réalité, les chevaliers de la tolérance et d’inclusivité à outrance font ironiquement tout ce qu’ils condamnent en permanence ; préjuger, amalgamer et discriminer !

    Ainsi comme suiveur du Christ et de ses enseignements je m’affirme fièrement comme nationaliste, populiste, fondamentaliste, extrémiste, et fanatique ! (Vite un vaccin !)
    Et oui je reconnais et défends les différentes nations et leurs richesses instaurées par l’Eternel, je me bats pour le bien de tous, peuple compris, au détriment de la bone considération des élites s’il le faut, je m’efforce de suivre radicalement et avec rigueur mon Seigneur comme mon Unique Chef dans ses doctrines les plus fondamentales, avec un zèle et une foi absolus, et aucune modération hors des limites que Seul Lui me donne, au prix de ma vie s’il le faut ! Où ne suis-je pas chrétien, sur quoi me lancerez-vous la pierre ?

    Et l’Eglise comme de tous temps tombe dans les pièges du Monde (et de ses élites, entre autres) par manque d’esprit ou de courage pour y être tolérée, aimée. Quand certaines brebis s’accommodent de plus en plus de l’odeur du loup, les autres s’en méfient d’autant plus, voir prennent peur ; ainsi le troupeau est de plus en plus désuni ! C’est la triste histoire des hommes pécheurs, de ce fait de l’Eglise aussi, incapables par ego d’accepter la différence, de s’écouter, de communiquer efficacement et de se comprendre.
    Car oui c’est aussi là le symptôme d’une perte toujours grandissante du savoir et de la maîtrise des mots, en fin de compte de notre pouvoir de s’identifier, s’unir ou se séparer, Orwell on arrive !
    C’est en fait bien plus simple de créer un mot insulte qui permettra de condamner tout un groupe facilement sans se donner la peine d’identifier, comprendre, et réellement juger de ce qui est condamnable chez celui-ci. Technique sophistique basique mais ô combien efficace, utilisée quotidiennement en politique, on a juste à connaître un florilège de mots qu’on peut sortir du chapeau tels des pokémons ; sexisme, souverainisme, conservatisme…
    Voyez déjà comment certains font moins peur quand on les réfléchit en tant que concept (« isme ») au lieu d’y voir des personnes (« istes », préalablement salies dans l’imaginaire). On est en fait en plein dans le jeu psychologique, dans le pathos au détriment du logos.

    Aimé par 1 personne

  2. Article qui n’est pas dans l’air du temps en tout cas de notre temps… Mais je m’en tiendrais à ce commandement tu aimeras ton prochain comme toi même et pourtant je crois que Dieu a voulu intentionnellement les nations, or c’est plus fort que tout, il y a cet instinct depuis BABEL à vouloir la refonder ….

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    1. Mais pour refonder Babel, il faut
      1. Effacer le concept même de nation, qui entérine les divisions crées lors de Babel
      2. Que le peuple soit solidaire des élites qui veulent réaliser un tel projet, ce que le populisme vient clairement briser.

      Voilà pourquoi je disais qu’il était assez normal que des évangéliques soient populistes car 1. Nous reconnaissons que les nations n’ont pas à être dépassée par autre chose que ce qui fut lancé à la Pentecôte et 2. Nous ne voulons pas de l’injustice et des projets de Mammon.

      Aimé par 2 personnes

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