Pourquoi l’église n’a jamais cessé d’être juive

Apparemment, je semble être fasciné par les « racines juives » en ce moment. Après avoir lu « Victorious Eschatology » de Harold Eberle, je me suis aperçu que j’ignorais décidément beaucoup de choses de la chute du Temple en l’an 70, qui avait l’air d’être un cataclysme encore plus grand que la Shoah. Aussi ais je lu dans la foulée « la Guerre des Juifs » de Flavius Josèphe, que je recommande personnellement et chaleureusement à tout lecteur chrétien. Ce n’est pas la première fois que je suis interpellé sur le sujet de la relation compliquée entre première église et juifs puisque, suite à la lecture de la dissertation doctorale de S Mark Veldt sur le sujet, j’avais consacré un épisode d’Ecclésia Catholica sur le sujet.

Alors dans la foulée, je me suis lancé dans la lecture d’une série de livre de Michael Brown « Answering to jewish objections » qui sont les meilleurs livres existants d’apologétique contre le judaïsme rabbinique. Vous pouvez en avoir le contenu gratuitement sur cette série de vidéos sur Youtube.

Le Dr Michael Brown est un juif messianique, ou un chrétien d’origine juive, qui s’est spécialisé dans les débats apologétiques face aux rabbins, et il est réellement d’une compétence rare et unique. En plus de cela, il a un courage personnel certain, et ses enseignements sur la question LGBT lui ont valu des nombreux impacts de foudre, au point où il se bat avec Youtube pour que ses vidéos ne soient pas démonétisées.  Bref, c’est un frère en christ que j’admire beaucoup, alors même que nous avons pas mal de différences sur le plan doctrinal. 

Dans cette série de livre, il affirme très vite et de nombreuses fois l’idée que l’église a cessé d’être juive, et qu’elle s’est détournée de ses racines juives. Cette idée n’est pas unique au Dr Brown, et il ne l’a pas inventée: c’est effectivement le consensus actuel dans les églises évangéliques. Et vu de loin, elle est assez crédible: Au concile de Jérusalem, on se posait la question de si un grec pouvait devenir chrétien. Au Moyen-âge, on affirmait l’impossibilité d’être chrétien aux juifs. Il est donc tout naturel de dire que l’église a cessé d’être juive, qu’elle s’est détournée de ses racines juives, et qu’elle a perdu sa judaïté sous l’effet des masses de goyim païens qui l’ont envahi. 

Or, et c’est ce que j’aimerais montrer dans cet article, cette thèse relève d’une série de mauvaises interprétations historiques. Lorsqu’on regarde les textes historiques et les écrits de l’époque, on s’apercevra que l’église n’a jamais cessé d’être juive, mais c’est le mot « juif » qui a changé de sens

Au final, l’interprétation que j’exposais plus haut n’est pas forcément fausse: simplement elle est basée sur une définition de « juif » qui est anachronique et qui ne correspond pas à la réalité des premiers siècles. 

1. Le judaïsme du 1er siècle n’était pas rabbinique

Comme le dit l’apôtre Paul: « Si tu fais le fier, n’oublie pas que ce n’est pas toi qui portes la racine, mais que c’est la racine qui te porte. » (Romains 11.18) Et l’emphase qui est mise actuellement sur le « retour aux racines juives » est bienvenu. Et ils continuent d’être aimés de Dieu, selon la parole de Paul: « Du point de vue de la bonne nouvelle, certes, ils sont ennemis, à cause de vous, mais du point de vue du choix de Dieu, ils sont aimés à cause de leurs pères. » Même s’ils refusent le Christ, nous pouvons continuer de les honorer, parce qu’ils sont les descendants intellectuels (si ce n’est physique) des compatriotes des apôtres.

Seulement, entendons nous bien sur le mot « racines juives » car il y a là une grande confusion: nos racines juives ne sont pas le judaïsme rabbinique, mais le judaïsme des apôtres. Ce n’est pas le judaïsme qui est pratiqué dans les yeshivas, mais celui dans lequel l’apôtre Pierre a grandi et l’apôtre Paul a été formé. Or, et les historiens sont formels sur ce point, le judaïsme du 1er siècle était très divers et absolument pas réductibles aux pharisiens – pères des rabbins. Vous aviez les esséniens, les sadducéens, les héllénistiques, les pharisiens, et la plupart des simples juifs qui ne s’engagaient pas forcément dans ces formes avancées de la religion juive. A partir de la Pentecôte a débarqué le christianisme, qui est un judaïsme de plus et qui a eu un succès foudroyant. La « racine qui te porte » de l’apôtre Paul n’est pas le judaïsme du Talmud, mais celui du 1er siècle qui est très divers et différent du judaïsme actuel.

On fera alors remarquer que l’apôtre Paul était pharisien, reconnu comme pharisien, enseigné par un pharisien (Gamaliel l’ancien) qui s’est retrouvé compilé dans le talmud. J’admets en effet que le judaïsme rabbinique et que le judaïsme chrétien viennent tous les deux de la secte pharisienne du 1er siècle, mais je maintiens que le judaïsme rabbinique (celui que nous connaissons) est venu après le judaïsme chrétien.

En effet, le passage des pharisiens aux rabbins a commencé après la destruction du Temple en l’an 70, au concile de Javné, et s’est fait progressivement avec l’élaboration du Talmud, fini entre le IV et le VIe siècle après Jésus. C’est à ce moment là seulement que le judaïsme tel qu’il existe aujourd’hui a commencé à exister.

Très souvent, je vois des personnes « revenir aux racines juives » en adoptant des usages rabbiniques, ou bien en adoptant des exégèses, voire des dogmes rabbiniques. Je vais être très clair: Se greffer sur le rabbinisme, ce n’est pas revenir à nos racines, mais nous greffer sur les branches mortes. 

2. Les « juifs » au sens de l’évangile ont disparu en l’an 70

 Je viens de me rendre compte de ce dernier point très récemment, alors que je lisais la « Guerre des Juifs » de Flavius Josèphe. Dans l’évangile de Jean, le terme « juifs » désigne les autorités nationales et religieuses de Judée, et ceux qui sont sous leur autorité. Et pour les apôtres, qui ont vécu sous ces réalités, c’est selon ce sens là qu’ils parlent des juifs. Quand on dit qu’il n’y a plus de différences entre juifs et grecs, ou que le concile de Jérusalem affirme la possiblité pour les nations de louer Dieu à côté des juifs, « Juifs » est dans le NT au sens de « nation juive »!

Or, en l’an 70, les zélotes (une autre faction) s’emparent du Temple et amène le peuple de Judée à se révolter contre les romains. La suite est atroce, et sa conclusion très pénible: la nation juive disparaît de la carte, et n’a plus aucune existence légale ni géographique. Dans ce sens particulier, il n’y a plus de « juifs » au IIe et IIIe siècle. La seule raison pour laquelle vous voudriez encore vous faire reconnaître comme « juif » au IIIe siècle, ce serait parce que vous êtes de religion juive (l’ethnie avait déjà cessé d’être un critère, car ils admettaient largement la conversion des prosélytes). Or, je reviendrais dessus après, c’était devenu incompatible avec les enseignements de Jésus. 

Aujourd’hui, être « juif pour Jésus » signifie que vous êtes un chrétien de nationalité israélienne, ou originaire d’une culture juive. Mais dans l’antiquité, ni l’une ni l’autre n’était possible: 1. Il n’y avait plus de nation juive. 2. La culture juive des judéos-chrétiens de l’antiquité, c’est notre bon vieux christianisme et non la culture rabbinique qui s’élève en opposition à Jésus.

Il était donc inévitable que les « juifs messianiques » du 3e siècle arrêtent de se dire juifs, et se contentent de dire: « Messianiques » c’est à dire, en grec: Chrétiens.

3.La confiscation du terme « juif » par les pharisiens

Une fois que « Juif » ne désigne plus une nationalité, quel sens peut-on garder à ce mot? Dans l’antiquité, cela n’avait plus un sens ethnique car il y avait de grands efforts missionnaires de la part des pharisiens pour convertir des païens à la loi de Moïse. Il ne restait qu’un seul sens possible à « juif »:  est juif celui qui est de religion juive. Or, dans la course aux conversions qui faisait rage entre l’église et les pharisiens, chacun s’est « radicalisé » dans ses doctrines, comme j’en avais déjà parlé dans un podcast. Ainsi les chrétiens ont tellement insistés sur l’Evangile qu’ils étaient tentés parfois de rejeter la Loi (coucou Marcion), tandis qu’en face les pharisiens insistaient tellement sur la Loi de Moïse qu’ils en rejetaient tout l’Évangile au profit de leurs traditions. Comme peut-on être un « juif pour Jésus », si « juif » signifie explicitement: « Rejeter Jésus »?

Mettez vous à la place d’un judéo-chrétien du IIIe siècle: vos ancêtres étaient juifs depuis Jacob, et vos pères ont fui la Judée dans les années 60, pour rejoindre la communauté juive de Rome, afin d’échapper à la destruction du Temple. Votre grand-père a été chassé des services de sabbats et des festivals juifs par les pharisiens alors du coup vous continuez les jeûnes hebdomadaires et les assemblées cultuelles, et une quantité d’autres usages juifs mais le dimanche seulement, avec les gens des autres nations. De temps à autre, les « juifs » viennent brûler votre église, ou bien déclenchent une émeute qui a coûté la vie à plusieurs de vos frères et sœurs dernièrement. Et par dessus cela, ils enseignent et se crispent sur l’idée que l’on ne peut pas être juif et croire en Jésus, et gagnent à leur persuasion la plupart des autres juifs.

Mettez vous à la place de ce judéo-chrétien: pourquoi donc se revendiquerait-il encore comme « juif »?

L’église n’a pas oublié d’être juive. Ce sont les pharisiens qui ont refusé de reconnaître les disciples de Jésus comme des frères.

4. Les Pères de l’Eglise se voyaient comme la continuité et non le remplacement des juifs de l’ancien testament

C’est une évidence dans nos milieux: les chrétiens ont, dès le départ, enseigné la « théologie du remplacement ». Sauf que c’est faux. Voyez Justin Martyr:

Nous ne disons pas qu’il y a un Dieu pour vous, et un autre pour nous, car il n’y a qu’un seul Dieu qui a conduit vos pères hors d’Egypte avec un bras fort et une main puissante. Nous n’avons fait confiance à personne d’autre qu’à Celui en qui vous avez aussi fait confiance, le Dieu d’Abraham, d’Isaac, et de Jacob.  – Dialogue avec Tryphon, §11

Si ce n’est pas une déclaration de continuité… Voyez aussi Irénée de Lyon qui lui aussi insiste sur la continuité entre christianisme et judaïsme:

Mais un seul et même maître de maison a produit les deux alliances, la Parole de Dieu, notre Seigneur Jésus-Christ, qui a parlé avec Abraham et Moïse, et qui nous a rendu la liberté, et qui a multiplié cette grâce qui est de lui-même.- Adv Her, 4.9.1

Clément d’Alexandrie c’est un des plus ouverts et des plus affectueux amis d’Israël:

Si nous sommes la semence d’Abraham, alors nous devons aussi croire par ce que nous entendons. Car nous sommes Israélites, qui ne sommes pas convaincus par les signes, mais par ce que nous entendons. [. . . ]Et si les mêmes demeures nous sont promises par prophétie à nous et aux patriarches, le Dieu des deux alliances se révèle être un. En conséquence, il est ajouté plus clairement : « Tu as hérité de l’alliance d’Israël », en parlant à ceux qui sont appelés parmi les nations.  -Stromates 2.6

Son disciple Origène aura comme amis des rabbins d’Alexandrie, auprès desquels il a appris l’hébreu et qu’il consulte pour toute question de traduction et d’interprétation des Écritures.  Voilà le genre de chose qu’il disait des juifs:

Et bien que Celsus ne l’admette pas, les Juifs sont néanmoins possédés d’une sagesse supérieure non seulement à celle de la multitude, mais aussi à celle de ceux qui ont l’apparence de philosophes – Contre Celsus 5.43

Et cela vient d’un des plus « platonistes » des pères de l’église…

Même Tertullien, qui était pourtant bien remonté contre les juifs de son époque, ne peut faire autrement que d’admettre:

Mais nous n’avons pas honte du Christ, car nous nous réjouissons d’être comptés parmi ses disciples et de souffrir en son nom, et nous ne sommes pas différents des Juifs quant à Dieu. – Apologétique, §21

Un disciple d’Origène, Grégoire le Thaumaturge, n’hésitait pas à s’identifier aux juifs:

« Nous lisons qu’un jour, des ennemis ont attaqué une grande ville sacrée, où l’adoration de Dieu était observée, et ont emporté ses habitants, païens et prophètes, dans leur propre pays, qui était Babylone. . Comme l’un d’entre eux, je me vois vraiment. » – Panégyrique à Origène, §16

Dans son commentaire sur le livre de Daniel, Hippolyte de Rome décrit l’Eglise comme rejoignant les juifs, et non les remplaçant.

Ce florilège n’a pas pour but de vous montrer que l’église a toujours été amie d’israël, ce n’est pas le cas. Mais mon objectif a uniquement été de vous montrer que les sentiments de l’église pour les juifs n’ont pas été que négatifs, loin de là. 

Conclusion

Et alors, comment doit-on vivre désormais, en sachant cela?

  • En faisant preuve de discernement sur ce que veut vraiment dire « revenir aux racines juives »: il ne s’agit pas du rabbinisme, mais du judaïsme de l’Ancien Testament. Revenir à nos racines juives, c’est revenir à la centralité de la Bible.
  • Faire preuve de prudence quant à l’histoire de l’anti-sémitisme dans l’église: il y a beaucoup de subtilités et de détails contextuels qui font que nous faisons des conclusions trop rapides dans nos interprétations historiques, principalement à cause d’anachronismes. Notre conclusion ne doit pas être: « Ils ont eu tout faux, mais nous nous avons tout juste ». Sinon, nous recommencerons.
  • Avoir conscience qu’Israël est une nation qui est appelée à connaître Christ comme toute les autres. Tant qu’elle ne reconnaîtra pas Christ, toutes ses traditions et sa culture ne valent rien aux yeux de Dieu.

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