La tradition protestante sur les banques

Il est probable que vous ayez entendu dire que le protestantisme a engendré le capitalisme. C’est un refrain particulièrement chez les cathos de gauche, qui sont trop content de pouvoir ENFIN allier leurs conviction religieuses à leurs convictions politiques et d’un même geste s’attaquer à la fois aux protestants et aux capitalistes. Pour être honnête, dans mon ignorance, j’étais globalement persuadé de cette thèse: je savais que l’église médiévale était contre l’usure (la pratique du prêt contre intérêt) -sauf quand c’était les juifs qui la pratiquaient- , mais que les protestants avaient assouplis ce point, là où l’église catholique avait maintenue cette interdiction. N’ayant cependant pas consacré une énergie folle à ce point de doctrine, j’en restais là.

Jusqu’à ce que je lise le traitement que François Turretin apporte à cette question dans ses Instituts de Théologie Elenctique, Livre II, locus 11, Q19. Et encore, ce n’est pas tant l’essentiel de sa question, que les commentaires accessoires qui m’ont permis d’enfin voir un peu clair à ce sujet, et d’enfin pouvoir une façon de réconcilier les préoccupations sociétales familières aux chrétiens (IVG, LGBT, et autres) avec les préoccupations économiques que nous avons du mal à nous approprier, et qui bourdonnent aujourd’hui dans notre société.

En gros: la Finance et les activités bancaires orientées uniquement vers elle sont une infraction au 8e commandement. Rien de moins. C’est la tradition protestante qui le dit.

 Tu ne commettras pas de vol.

Préliminaire: Les Règles d’Interprétation Réformées des Dix Commandements

Comment arrive-t-on de « Tu ne commettras pas de vol » à « La Financiarisation de l’économie est une abomination aux yeux de Dieu »? Par les règles d’interprétation classique des réformés. Dans leur enseignement, les réformés ont pris le pli d’organiser leur enseignement théologique autour d’un commentaire du credo, leur enseignement sur la prière autour d’un commentaire du Notre Père, et leur enseignement éthique autour d’expositions des 10 commandements. L’exposition des 10 commandements est presque un sous-genre littéraire chez eux, qui s’appuie sur des règles d’interprétation dont voici les exemples pertinents dans notre cas:

« Dans tous les préceptes, on doit reconnaître la synecdoque » 

Une synecdoque est une figure de style où l’on mentionne l’intégralité de quelque chose en mentionnant seulement une partie de celle-ci. Par exemple: « les cieux et la terre » pour désigner tout l’univers. Ou bien « une tête de bétail » pour désigner l’animal tout entier. Ici, cela voudra dire que quand on parle de vol, on ne parle pas seulement du banditisme, mais aussi de l’escroquerie, des fraudes… et des activités de finance financière.

« Dans l’effet, la cause ; dans le genre, l’espèce ; dans ce qui est relatif, le correlatif est inclus »

Cela veut dire qu’il ne suffit pas seulement de s’abstenir d’adultère par exemple: il est commandé également par Dieu de créer et maintenir un environnement favorable à la tenue de ce commandement.  Ainsi, l’interdiction de consommation pornographique est incluse dans le 7e commandement. Pour le cas qui nous intéresse, il ne suffit pas que les banques soient vertueuses: il faut que leur nature et leur pouvoir même les empêche d’abuser.

Maintenant que cela est posé, voyons un peu le raisonnement que Turretin applique au 8e commandement. Sa position est la suivante: contrairement à l’église médiévale, la tradition réformée accepte qu’elle soit légitime, sous certaines conditions.

1. L’usure est légitime…

En renfort de cette hypothèse, il cite Deutéronome 23.20

Tu pourras exiger un intérêt de l’étranger, mais tu n’en exigeras pas de ton frère, afin que le SEIGNEUR, ton Dieu, te bénisse dans toutes tes entreprises, sur la terre où tu entres pour en prendre possession.

Si l’usure était un « mal intrinsèque » (mauvais en toute circonstances) alors il ne serait pas même permis de prêter aux étrangers, comme c’est le cas pour ce qui concerne l’interdiction du meurtre ou du mensonge. (§11)

Il cite également: la parabole des talents où la pratique des intérêts n’attire pas de blâme de la part de Jésus (Mt 25.14-30), et la réponse de Jean-Baptiste aux collecteurs d’impôts (Luc 3.13). Il en déduit donc que l’usure est légitime selon certaines circonstances. (§12)

Enfin, il la justifie selon un certain nombres de principes tirés de la loi naturelle, je cite quelques-uns (§13):

  1. « Sur la nécessité et l’utilité car sans l’usure, le commerce, principal support de la société humaine, ne peut ni subsister ni continuer. »
  2. « Sur l’équité naturelle car il est juste que celui qui fait des bénéfices avec l’argent d’un autre partage avec lui ce bénéfice »
  3. « Sur la juste gratitude, car ce que l’un doit, l’autre reçoit à juste titre. Celui qui accorde un prêt par droit de gratitude mérite une certaine récompense. » – A noter que Turretin parle des prêts entre particuliers, comme nous le verrons après
  4. « Par comparaison avec d’autres contrats qui ont lieu dans la société et sont acceptés par tous.[…] Si par la location d’une maison ou d’une ferme ou le prêt d’outils, quelqu’un y gagne avantage, pourquoi pas par le prêt d’argent

2. … tant qu’elle n’est pas faite par des banquiers

Cependant, et comme d’habitude dans la scholastique -surtout protestante- il faut faire des distinctions. Quels sont les cas qui sont exclus ? Le §10 est assez clair:

La question n’est pas au sujet de l’usure mordante (que nous considérons comme injuste et illégale) mais de l’usure modérée et raisonnable [= à des taux raisonnables] ; La question n’est pas à propos de ceux qui pratique l’usure comme profession et ne font que cela, par des évaluations et l’usure ils bénéficient des désavantages des autres (car nous pensons que cet art doit être stigmatisé et que de tels prêteurs d’argents et courtiers, qui suivent ce style de vie, sont comme des sangsues qui sucent le sang des pauvres et sont très justement condamnés)… mais à propos de ceux qui un intérêt pour les autres autant que pour eux.

Et une précision supplémentaire pour dire que les prêts doivent servir à augmenter les propriétés des autres, afin qu’ils s’enrichissent, et non à assurer la subsistance des pauvres, pour éviter des cycles infernaux de surendettement. Turretin reparle à nouveau des banquiers de profession plus tard, dans la section 20:

Le nom d’usurier est devenu infâme. Cet art est non seulement illibéral [=avare] mais également malhonnête quand quelqu’un professe l’art de l’usure et ouvre un établissement public; ou quand il impose des taux d’intérêts immodérés, condamnés par les lois civiles. Ou quand, impatients du délai, il revendique son droit trop rigidement à l’égard du pauvre […] Ceux-là exerce ouvertement l’art de l’usure pour le but même de s’enrichir eux-même (on souhaiterait qu’ils soient chassés de tout état chrétien comme des pestes publiques et des pillards de la société). Mais cela ne s’applique pas à ceux qui par leurs bons arts et sous des conditions équitables établies par la loi civile, font en sorte que l’argent qui est chez eux soit productif.

Est-ce un point de vue représentatif?

En titre d’article, je vous ai promis « la tradition protestante », et je ne vous ai présenté que Turretin, en quoi est-t-il représentatif? Je fais ici une petite digression pour simplement citer son paragraphe 8:

Sur la question [de la légalité de l’usure] il y a deux opinions principales: l’une l’interdit, l’autre l’autorise. Les canonistes défendent ici la négative et pensent que toute usure doit être condamnée. Les scholastiques et les disciples du maître des sentences sont d’accord.  Ainsi que certains luthériens, et même certains des nôtres [Réformés] – Zwingli, Musculus, Aretius et différents théologiens anglicans: Jewel, Lancelot Andrews, Wilson et d’autres. Les orthodoxes [=réformés] affirment couramment l’affirmative et disent que que l’usure est légale, sur la base de certaines distinctions.

Cela suffira pour dire que la position décrite dans l’article est la position majoritaire de la théologie réformée classique, même si l’on trouve des exceptions.

Actualisation

On le voit, Turretin ne peut pas supporter ceux dont la profession est d’être banquier. Cependant, au vu de ce qu’est devenue notre économie et le rôle incontournable qu’on pris les banques, on ne peut plus attendre des seuls industriels et artisans de nous faire des prêts de particulier à particulier. Nous avons besoin de banquiers, ne serait ce que parce que les prêts financiers sont devenus tellement complexe que c’en est un métier à part entière. Si Turretin était prêt à justifier l’usure entre particuliers sur la base de la « nécessité et de l’utilité », notamment pour le commerce, alors il faut, au nom de ce même principe, supporter l’existence des banques en tant qu’entreprises indépendantes.

Cependant, on voit ici plusieurs limites sérieuses qui peuvent être posées à nos banques, sur la base du 8e commandement:

  • Les produits financiers doivent avant tout servir à être investis dans de « l’économie réelle » et non des placement financiers à buts financiers.
  • Une limite doit être placée à la recherche du profit, sans quoi la recherche de rentabilité finira par ruiner toute tentative d’obéissance au 8e commandement.
  • Le banquier doit rechercher avant tout à servir les entreprises, et non lui-même.

A ces conditions on pourra envisager une banque respectueuse du 8e commandement: « Tu ne voleras pas ».

7 commentaires sur “La tradition protestante sur les banques

  1. Merci pour cet excellent billet. Un autre argument en faveur du prêt à intérêt mobilisé par la doctrine sociale protestante est la distinction entre le prêt charitable et le prêt commercial. En effet, une lecture croisée des textes bibliques interdisant le prêt à intérêt (Exode 22:25, Lévitique 25:35-36, Deutéronome 23:20) permet de s’apercevoir que ces textes visent spécifiquement les prêts charitables faits aux démunis. Or les prêts ne sont pas *toujours* faits charitablement. Cela conduit le réformateur Jean Calvin et l’économiste réformé Gary North à affirmer que les prêts charitables ne peuvent jamais être à intérêt, tandis que les prêts commerciaux peuvent l’être (moyennant aussi d’autres conditions que vous avez bien synthétisés).

    Références :
    ● François Dermange, L’éthique de Calvin, Genève, Éditions Labor & Fides, 2017, p. 167-177 sur 239 ;
    ● Gary North, Tools of Dominion : The Case Laws of Exodus, Tyler, Institute for Christian Economics, 1990, p. 705-718 sur 1287.

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  2. Aux théologiens réformés adhérant à la position que nous défendons, nous devons également ajouter Pierre Viret : https://www.unherautdansle.net/pret-calvin/

    Ça me fait penser que j’avais, par le passé, transcrit ces quelques citations très à point dans mes fichiers…

    Extraits d’Ulrich Körtner, ‹ Calvin et le capitalisme ›, Calvin et le calvinisme : Cinq siècles d’influence sur l’Église et la société, Éditions Labor & Fides, Genève, 2008, p. 245-266 :

    ▶︎ « Nous pouvons dire que Max Weber considérait le capitalisme du XIXe siècle et de son temps comme une forme abâtardie et éloignée d’un capitalisme originel et parfaitement admissible. Selon lui, seule cette forme idéale […] de capitalisme a ses racines dans la vision calviniste de l’être humain. […] Forme d’économie d’envergure mondiale, le capitalisme est issu du terreau calviniste, mais il ne lui est pas demeuré exclusivement lié, et il n’a pas tardé, selon Weber, a se détacher de ses prémisses religieuses. L’auteur envisage un avenir sombre ou le capitalisme se figera dans une ‘pétrification mécanisé’ : ‘spécialistes sans esprit, jouisseurs sans cœur’… » (Körtner, p. 249 et 256-257)

    ▶︎ « Un historien de l’Église, Karl Holl (1866-1926), dans une étude sur la pratique de l’usure dans l’Église reformée, a démontré que […] jusqu’en plein XVIIe siècle, il n’était pas rare, en France, aux Pays-Bas et en Angleterre, que des banquiers et des prêteurs fussent rappelés à la discipline ecclésiastique fondée sur les règles rigoureuses de Calvin. » (Körtner, p. 258)

    ▶︎ « Un fossé immense sépare le libéralisme manchestérien de la doctrine sociale calviniste, dont la réflexion part de l’Église, laquelle préexiste à l’individu. De même, l’éthique sociale calviniste privilégie le bien de la communauté et non le bonheur égoïste de la personne. » (Körtner, p. 261)

    Aimé par 2 personnes

  3. Très bonne réflexion sur le sujet, qui rend justice à l’éthique de Calvin, trop souvent vu comme à l’origine des dérives du monde de la finance. À noter d’ailleurs que le prêt à intérêt se pratiquait en réalité allègrement dans les banques italiennes avant la Réforme, sous forme monétaire ou en nature ( dons de domaines,etc). Cf La naissance du capitalisme au Moyen Age, Jacques Heers

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