Pourquoi l’Eglise ferait bien de ne « prendre position » sur rien

Certains commentateurs ont appelés notre époque une « ère du manifeste ». Alors qu’il n’y a plus de Juge, il n’y a jamais eu autant de jugements à statuer. A l’heure où j’écris ces lignes, j’ai vu passer des commentaires qui insultent l’église et les chrétiens de ne pas avoir rejoint massivement les gilets jaunes. Un autre courant impose au contraire de prendre position contre l’antisémitisme. Et puis il y a les combats habituels: pour le droit des minorités, contre le réchauffement climatique, contre la persécution religieuse (tant que les persécuteurs ne sont pas musulmans et les persécutés des chrétiens bien sûr). On demande à droite à gauche, au centre et à la périphérie à l’église d’être pour X/Y/Z et Contre Alpha/Bêta/Gamma. Si elle ne le fait pas, elle prouve alors qu’elle est dans le même camp que Ennemi 1/2/3. La rhétorique est bien huilée, et constitue près des trois quarts de notre bande passante intellectuelle désormais.

Aussi, dans cet article qui se veut court, je veux défendre la position suivante: l’église n’a pas à se positionner pour les gilets jaunes, contre l’antisémitisme, ou quelque cause que ce soit.

Maintenant, nuançons la thèse, avant de l’argumenter: je ne parle pas des chrétiens individuels. Ceux-là ont le devoir de s’engager pour la justice selon leur moyens et les occasions qui se présentent à eux. Et ils peuvent s’y engager sous le nom de chrétiens, au nom de Jésus Christ (même si tous les engagements ne se valent pas). Dans cet article je ne parle que des instances dirigeantes ou représentatives de l’églises: c’est à dire le CNEF, les unions d’églises, et autre déclarations confessionnelles.

Je ne dis pas non plus que la justice sociale (ou autre) est indifférente à l’Eglise. Loin de là. La thèse soutenue dans cet article est complètement prudentielle, limitée au contexte français de 2019.  Je considère que dans le contexte sociétal et politique français de 2019, il est contre-productif, voire dangereux de s’engager dans ces dénonciations, prises de positions et déclarations officielles que l’on demande de partout à l’Eglise.

En conséquence, je défends l’idée d’un moratoire quant aux prises de positions officielles, jusqu’à ce que le paysage idéologique de notre pays se stabilise.

Je ferais souvent référence à l’appel du CNEF à rejoindre la manifestation contre l’antisémitisme du 19/02/19, car il incarne spécifiquement le genre de décision que je décris.

1. Parce qu’il ne s’agit que d’allégeance et non de justice

Ce mardi 19 février, le PS organise une grande marche pour dénoncer l’antisémitisme. L’occasion à tous ceux qui aiment ou acceptent les juifs comme pleins citoyens français de manifester et montrer leur soutien au peuple juif. Du moins cela devrait être le cas.

Car déjà on fait le tri dans les participants: on a décidé d’exclure le RN, et tout est fait pour que cette marche soit un « mouvement des foulards rouges » en plus réussi. En sens inverse, on fait bien comprendre que tous ceux qui ne viendraient pas et ne manifesteraient pas leur soutien ne seraient pas digne d’être « républicains » – et donc, implicitement, un ennemi de l’état. Il ne s’agit pas de pouvoir manifester notre soutien à la communauté juive, il s’agit d’une déclaration d’allégeance dont les juifs ne sont qu’un prétexte.

Ce n’est plus du « témoignage prophétique ». Ce n’est plus de la « proclamation d’amour ». C’est un affreux sacrifice à l’empereur.

Certes, mais dans le cas que je citais, ne peut-on pas venir juste en soutien de la communauté juive, et laisser de côté la récupération politique dont ils font l’objet? Ce serait possible, bien sûr, si seulement la démarche politique n’était qu’accessoire. Or elle est l’essence même de ce rassemblement! Si réellement vous voulez manifester votre soutien à la communauté juive, alors que dans toutes les églises de France les chrétiens se rassemblent et prient pour le peuple juif. Tout ce qu’il y aura ce soir à 19h, ce sera distribution de certificats de conformité républicaine. Ne soyons pas des libellati: ces chrétiens qui échappaient à la persécution en achetant des certificats de sacrifices, amenant ainsi la honte sur notre communauté. Organisons des hommages à part, mais pas pour cette manifestation-là.

2. Ce n’est que la première étape vers une soumission complète

Il en va de même pour la plupart des sujets où l’on « appelle » -à moins que ce ne soit exige?- à prendre position. Nos dirigeants d’unions d’églises sont soumis à une immense pression: d’un côté, ils soutiennent des positions très impopulaires (comme celles autour du mariage) et se ramassent, plus que tout autre, la haine qui est associée. Alors en compensation, on a naturellement envie d’acquiescer doublement aux causes qui sont communes au christianisme et à la théologie séculière (comme par exemple l’antisémitisme, mais aussi la liberté religieuse, la lutte contre l’oppression des femmes…). Il est normal que nous ayons envie de « racheter » nos positions « détestables » par des positions qui attirent la louange de nos concitoyens. Nous sommes humains.

Mais c’est aussi un problème: au delà des premiers mots, quasiment tout oppose la théologie chrétienne qui motiverait la lutte contre le réchauffement climatique de la théologie séculière qui soutient la même position. La théologie chrétienne le fait au nom de l’alliance des oeuvres commencée en Adam, et de la mission donnée par Dieu à l’homme d’être un bon gestionnaire de la création. La théologie séculière le fait au nom de la survie de l’humanité, et justifie sur cette base que nous sommes trop nombreux et que l’on devrait élargir les avortements/euthanasies, schémas d’oppressions et tout ce qui est utile pour « sauver la planète ». Au delà des balbutiements des lèvres, comment pouvons nous croire être « unis » à nos concitoyens? A peine donnerait-on notre accord à la Cause A, que tout de suite on nous demandera notre adhésion aux arguments et la philosophie athée qui soutient A. Un exemple parfait est l’accueil des personnes LGBT dans nos églises: de bonne grâce, certaines unions d’églises ont acceptés de faire une déclaration officielle dans lesquelles elles se repentaient de leur dureté passée à l’égard des LGBT, et sans renoncer à leur doctrines fondamentales sur le sujet, déclaraient être prêtes à agir pour une atmosphère plus saine à leur égard. Réponse des LGBT: Ce n’est pas assez, vous devez faire une soumission complète.

Ces « positions officielles » qu’on nous demande sont des pièges pour notre liberté et notre indépendance – dans la France de 2019 en tout cas. Aussi tentant que soient ces demandes, et quelles que soient les bénéfices que nous pouvons en espérer, nous devons les refuser, ou bien nous résoudre à voir des étrangers vouloir redéfinir l’évangile sur la base de la pauvre déclaration que nous aurons commise.

3. Ce n’est pas l’exemple de nos pères

Les pères de l’église (et avec eux tous les chrétiens de l’antiquité) étaient dans une situation comparable à la nôtre: ils étaient sans soutien politique ni culturel dans une société remplie d’injustices, qui les méprisait, voire les haïssait. On écrivait des pamphlets diffamatoires sur eux, on profanait leur lieux de cultes, comme cela arrive aussi en France aujourd’hui.

Qu’ont-ils fait? Ont ils eu recours au « témoignage prophétique »? Ont-ils rejoint les bandes de tel et tel intriguant de cour? Ont-ils fait un manifeste contre la prostitution et l’esclavage etc? Ont-ils signé la dernière déclaration de Sénèque sur l’indignité des spectacles de Gladiateur?

Rien de tout cela. Ils ont simplement évangélisé, et transmis l’évangile une génération de plus. Ils se sont concentrés sur leur survie aussi longtemps que le temps n’était pas favorable. Et en attendant, ils nourrissaient les pauvres, visitaient les prisonniers, soignaient les malades au nom de Jésus. Pas de manifestes, ni de « déclaration prophétique ». Juste l’évangélisation, l’éducation des enfants dans la foi chrétienne, et le soulagement des souffrances à côté d’eux.

Il y a trois exemples de pétitions envoyées par les pères de l’église à l’empereur: Deux de Justin Martyr, et une d’Aristides. Elles ne demandent toutes qu’une seule chose: avoir le droit d’exister sous le soleil. Pas un mot sur les autres injustices -pourtant gigantesques- qui défiguraient cette époque.

Pourquoi ne faisons-nous pas pareil? Pourquoi dispersons nous nos forces alors que justement nous n’en avons pas? Recentrons nous sur notre survie, en attendant des temps meilleurs. Évangélisons, transmettons la foi à nos enfants comme si notre vie en dépendait, défendons notre droit d’exister, et faisons le bien au niveau local et réel. Suivons le sentier de nos pères et nous pourrons espérer qu’un jour, Dieu aura pitié de notre nation, et que « la gloire de sa maison à venir sera encore plus grande que la première » (Ag 2.9)

4. Ce n’est pas notre mission, surtout quand on considère que nous ne sommes plus la directrice de la société

Ce point découle directement de ce que je viens de dire: en des temps d’isolement culturel, il n’y a pas lieu de disperser nos forces sur ce qui n’est pas le cœur de l’évangile. Nous ne renonçons pas au témoignage en faveur de la justice. Simplement, notre priorité est aujourd’hui de survivre, voire prospérer si cela nous est donné. Quand nous serons forts, quand nous serons nombreux, quand nous aurons de prestigieux patrons et défenseurs, alors nous pourrons trôner et dire posément le bien du mal. A l’heure actuelle, notre avis ne compte de toute façon pas plus que celui du premier philosophe venu. On nous demande des positions et des postures, mais ce n’est pas pour la justice.

Par ailleurs, nous avons déjà une cause à défendre, un emblème à soulever. Celui-là personne n’en veut, on le fuit, on le méprise. Cette cause est la plus importante de toutes, mais elle est opposée par tous: c’est la foi chrétienne, telle qu’elle est résumée dans le symbole des apôtres. La voilà notre Cause, la voilà notre position officielle. Tout le reste lui est soumis, ou alors n’est rien dans l’église.

« Vous allez perdre votre crédibilité »

Il reste cependant un point: on accuse souvent l’église de « trahir son statut de témoin de moralité ». L’accusation a été extrêmement usée à l’égard des évangéliques qui étaient tentés par le vote de Trump: « En appelant à voter Trump, les églises évangéliques ont perdu toute crédibilité/respectabilité ». Les entrailles serrées, bien des chefs évangéliques ont exprimé une opinion diamétralement opposée à celle de leurs assemblées, et encore aujourd’hui, le pasteur tâche de se faire respecter par ses ennemis en ignorant les sentiments et idées de ses frères et paroissiens.  Cette attaque ne devrait pas nous faire peur, parce que:

  1. Si nous cédons sur un point, ils en demanderont un autre, avec les mêmes menaces, jusqu’à ce que nous fassions une soumission totale.
  2. L’église n’est pas un témoin moral, ou une bande de nobles qui doit prouver et maintenir son haut rang en manière d’éthique. Nous sommes, selon les paroles de Jésus, un ramassis de clochards et puants, ratissés le long des routes et recevant la part des princes. (Luc 14.21 et 23) Dès lors, pourquoi nous inquiéter autant de perdre une crédibilité que nous n’avions pas et que nous ne sommes pas censés avoir?
  3. La mission de l’église n’est pas d’être désirable. C’est de servir son Dieu fidèlement. (Luc 17.7-10)
  4. Nous n’avons pas de leçons d’éthique à recevoir de personnes qui -sauf repentance- sont sous la colère de Dieu à cause même de leurs péchés.
  5. S’il y a un quelconque « témoignage moral » en nous, il est l’oeuvre de l’Esprit, et il ne faut pas s’attendre à ce que le Monde aime le témoignage de l’Esprit.
  6. Notre « témoignage prophétique » est celui de l’Evangile. Pas d’une cause étrangère.
  7. On nous déteste déjà. Ce n’est pas refuser de prendre position sur X ou Y qui nous rachètera à leurs yeux.

Pour toutes ces raisons, je suggère à mes autorités supérieures de renoncer à toute démarche de « morale publique ». A la place, il faut que nous nous concentrions sur nos affaires internes, la conduite de nos églises et la prospérité de celles-ci. Laissons soin aux chrétiens privés de s’engager dans ces causes, si le Seigneur les y mène. Mais pour les organes officiels, la période est juste trop mal choisie. Attendons que Aggée 2 s’accomplisse.

3 commentaires sur “Pourquoi l’Eglise ferait bien de ne « prendre position » sur rien

  1. Vraiment pas bon d’être sur les réseaux sociaux au cœur de tous les clivages … j »ai dû mal à me soumettre aux injonctions où il faut obtempérer au Là de la doxa des courants de pensées… mais rien de nouveau sous le soleil… 1 Corinthiens 3…parce que vous êtes encore charnels. En effet, puisqu’il y a parmi vous de la jalousie et des disputes, n’êtes-vous pas charnels, et ne marchez-vous pas selon l’homme? Quand l’un dit: Moi, je suis de Paul! et un autre: Moi, d’Apollos! n’êtes-vous pas des hommes? Qu’est-ce donc qu’Apollos, et qu’est-ce que Paul ?

    Et on remplace Paul par Macron et Apollos par les Gilets Jaune… Réponse : « N’êtes-vous pas charnels …? » Les chrétiens sont-ils appelés à manifester, depuis 2013, ce fut pour moi une longue réflexion et ma réponse est aujourd’hui non… Notre appel est surtout de manifester Christ et j’en vois peu qui sortent dans la rue pour l’élever, le proclamer… Il semblerait que ce soit pius facile d’être finalement Gilet Jaune ou Macron que d’être pour le Roi des Rois… Oups désolé pour ce propos… mon cher Etienne…

    Aimé par 1 personne

    1. Nous avons déjà une cause à défendre, un message à porter^^

      Maintenant j’ai une position double, selon si nous parlons de l’église « officielle » et insititutionnelle ou des croyants. Pour les institutions (CNEF, union d’églises etc) pas de prise de position officielle, pour les raisons que j’ai décrite dans l’article, mais pour les chrétiens, qu’ils s’engagent et manifestent, si cela est bon!

      Je ne pense pas que notre crise actuelle ait besoin de l’église dans un sens ou dans l’autre. C’est juste que ces gens qui enfin viennent troubler Mammon dans son antre sont une trop belle occasion de leur (re)parler du Seigneur notre Justice^^

      Aimé par 1 personne

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