Perpetua, ou les pièges du débat actuel sur la place des femmes

Moi – « C’est vrai que la place des femmes n’a pas toujours été d’être devant la vaisselle et enfermée à l’intérieur. Ca a beaucoup varié selon les époques. Je lisais le martyr de Perpetua de Tertullien il n’y a pas longtemps, et j’ai été frappé par l’opinion extrêmement positive que Tertullien le mysogyne a de Perpetua la chrétienne: dans cette histoire les hommes ont un mauvais rôle, entre le père qui veut lui faire trahir Jésus et son frère qui pleurniche… et elle est magnifiquement décrite. »

L’autre (perplexe) – Oui mais… elle meurt à la fin. »

A ce moment-là, c’est moi qui me suis retrouvé perplexe. Mais bien sûr qu’elle meurt à la fin! C’est même sa plus grande gloire et son plus grand achèvement. C’est la culmination du positif dans le récit de Perpetua. Elle donne sa vie pour son Maître, comme les généraux romains qui sacrifient leur vie pour l’empereur, le cavalier napoléonien qui charge les prusses pour la France, Druss la Légende qui charge les nadirs pour sauver Drenaï… Pourquoi mon interlocuteur trouve-t-il ça négatif?

Et au bout d’une journée de décantation, j’ai compris: ce que moi je trouve hautement héroïque et glorieux, également pour une femme, était pour mon interlocuteur vain et inutile, et donc certainement pas positif pour l’image de la femme.

Et ainsi je me suis rendu compte de l’existence d’une racine majeure de mécompréhension dans le débat sur la place des femmes (que ce soit dans l’église ou la société): nous abordons le débat avec bien plus que des notions divergentes de ce que doit faire ou non une femme. Nous abordons le débat avec deux univers éthiques différents, qui fait que ce qui est positif pour l’un et vain pour l’autre, et ce qui est glorieux pour le deuxième est insensé pour le premier. Déballons un peu tout cela.

Perpetua, l’héroïne de toutes les héroïnes

Parlons un peu du Martyr de Perpetua et Felicitas. En 203 à Carthage, sous le règne de Septime Sévère, il y eu des arrestations de chrétiens et parmi eux, Vibia Perpetua, dame de haut rang, 22 ans, mariée avec un bébé. Elles font face à la mise à mort pour cause d’appartenance à la secte des chrétiens.

Son père, le seul païen restant dans la famille, vient la voir en prison et la supplie d’abjurer (il risque lui même la bastonnade). Elle est touchée par son père, mais refuse. Son frère, arrêté en même temps qu’elle craque et lui avoue à quel point il a peur. Elle le console. Elle bénéficie alors de visions prophétiques qui lui annoncent qu’elle va mourir comme martyr. Quelques jours après elle comparaît devant le gouverneur qui lui enjoint, par pitié pour son père et son bébé encore non sevré, d’abjurer le nom de Jésus Christ. Elle répond alors qu’elle est chrétienne, scellant ainsi son sort.

Le récit tout entier est à lire. Il m’a fait pleurer tout du long de la lecture, et rien qu’à imaginer les scènes, les larmes me reviennent encore. Perpetua est une femme admirable, et son récit (en plus de première main) est facile à lire, très vivant et court. Si vous aimez les témoignages de chrétien, vous adorerez Perpetua.

Mais restons dans les bornes de l’article: Perpetua est-elle vue de façon favorable? Les hommes du récit sont-ils supérieurs? Il est très facile de répondre à ces deux questions, tant l’histoire a été compilée expressément dans un but moral et d’édification.

Qu’y a-t-il de si positif dans sa mort? On parle d’une femme qui certes a quelques tripes, mais au final meurt seule et jeune, sans bénéfice pour personne. Une mère au foyer qui devient prisonnière puis exécutée. Quelle gloire, vraiment! Jusqu’au moment où vous comparez l’histoire de cette femme à la façon dont on écrivait les histoires dans l’antiquité, et les places ordinairement attribuées aux hommes et aux femmes dans les biographies.

Ce qui est « choquant » dans ce récit, c’est que Perpetua est à la place normalement dévolue aux hommes dans les récits historiques. Elle est courageuse, visionnaire, a le sens de la répartie typique des grands hommes, et surtout, meurt pour son Maître. Notre époque y voit un suicide, mais c’est extrêmement positif pour la société romaine! Son récit renvoie aux récits très familiers de héros, et les quantités de généraux loyaux jusqu’à la mort, qui préfèrent mourir plutôt que se rendre, quitte à accomplir des actes stupides. Ainsi ce général romain prisonnier qui fut envoyé comme messager auprès de ses compatriotes pour demander un armistice, armistice qui fut refusé et le général romain rentra alors dans le camp punique, sachant très bien qu’il serait exécuté… tout ça pour tenir sa parole. Perpetua et Felicitas tiennent un rôle semblable.

A l’inverse, la place des femmes dans les histoires romaines sont très généralement réparties en deux rôles: 1. L’affreuse belle-mère qui assassine tout le monde (Livie) ou 2. L’affreuse débauchée qui couche avec tout le monde (Popée). Ici, vous voyez bien qu’à tout prendre, c’est le père qui a le sale rôle. Voilà pourquoi le récit de Perpetua était, à mon sens, un « récit féministe ».

Le standard mouvant

Revenons à 2018, ici, maintenant, dans notre société française. La conduite de Perpetua n’est pas considérée comme un  modèle féminin. Elle est morte bêtement, alors qu’une femme héroïque doit au contraire vivre longtemps, ne pas vieillir, être active et au foyer en même temps, avoir des enfants et une carrière en même temps, au repos et partout en même temps, et si jamais il lui reste du souffle, se rendre compte que c’est absurde et irréalisable en même temps. Plus sérieusement, un récit féministe héroïque actuel serait dans le genre des Figures de l’Ombre : des femmes défavorisées qui acquièrent des places de responsabilité, et surtout de pouvoir.

En 203, l’Heroïne était la femme qui donnait sa vie pour son Maître
En 2018, l’Héroïne est la femme qui conquiert une place de responsabilité et de pouvoir.

Question: Pourquoi l’héroïne de 2018 serait-elle plus conforme au vrai modèle féminin que celle de 203?

On peut être déçu par les récits de « femmes soumises » des anciens temps. Mais s’ils nous paraissent dégradants, c’est uniquement parce que nous vivons dans un univers éthique différent, un monde où l’exposition publique est une vertu et le pouvoir une récompense. Mais dans l’ancien temps, on valorisait d’autres vertus, d’autres modèles d’humanité, et le mieux qu’on puisse dire c’est que le modèle féminin de 203 était défaillant.

Il y a alors un problème: Pourquoi serait-t-il défaillant? Pourquoi l’héroïne de 2018 serait-elle plus vraie que celle de 203? Pourquoi le fait d’assumer un poste public et à responsabilité serait-t-il forcément « plus digne »?

C’est le problème du féminisme contemporain: le modèle qu’il propose est définitivement de notre époque, et il change aussi vite que notre époque. Il n’a pas de fondations objectives qui donnerait de l’autorité aux idéologues féministes pour dire ce qu’est et ce que doit faire une femme. En 2018, le modèle féminin exige d’avoir des femmes au postes à responsabilités? Pourquoi, parce que c’est 2018, que c’est le consensus idéologique actuel? Et s’il vient à changer?

A l’inverse, on peut se baser sur une révélation surnaturelle, qui viendra donner de la substance à la vision de la femme, en plus de donner la place de la femme non pas selon le choeur des intellectuel, mais selon le coeur de Dieu.

« Trier » dans la Bible ce qui est sexiste ne mène nulle part: la définition change toutes les années. A peine vous avez fini que c’est déjà obsolète. C’est bien l’inverse qu’il faut faire: régler nos comportements et nos discours d’après la Bible. Mais cela ne suffit pas.

Prenons la querelle autour du pastorat féminin: complémentariens et égalitariens s’écharpent pour savoir si oui ou non les femmes peuvent accéder à cette position prestigieuse du pastorat. Dans cette querelles, complémentariens comme égalitariens commettent tous les deux la même erreur: avoir le même univers éthique étranger à celui de la Bible.

Qui a décidé que le pastorat était une position de prestige? Qui a dit que seuls les méritants et les intelligents devaient enseigner? Qui a introduit la méritocratie dans l’église? Qui a fait des postes à responsabilités une affaire de « dignité »? Pourquoi au juste la chaire du pasteur serait-elle un « privilège »?

Les égalitariens trouve scandaleux que ce privilège soit réservé aux hommes. Les complémentariens accentuent le malentendu en défendant que ce privilège soit réservé aux hommes. Et la Bible passe et dit qu’il n’y a aucun privilège à enseigner la Parole, mais qu’à tout prendre c’est une position dangereuse (Jc 3.1).

Bien des combats féministes et des questions inspirées du féminismes qui filtrent dans l’église génèrent ainsi des controverses inutiles: nous réfléchissons à l’évangile, mais avec un univers éthique du XXIe siècle. Ce qu’il nous faut, c’est bien plus qu’une exégèse rigoureuse, c’est également régénérer notre vision du monde. Nous devons interroger même notre vision du pastorat, ou du service: Pourquoi considérons nous qu’être femme au foyer est dégradant? Pourquoi considérons nous que les occupations masculines sont prestigieuses? Nous méprisons sans raison la première activité, et nous glorifions sans raison les deuxièmes.

Si nous écoutions les apôtres plutôt que notre siècle, nous nous rendrions compte que le voile n’est pas un instrument de domination, que la chaire d’enseignement n’est pas une position de prestige, qu’être mère au foyer a plus d’importance aux yeux de Dieu que d’être un homme à succès… et nous ne serions même pas scandalisés par ce qui ne mérite pas de l’être.

 

7 commentaires sur “Perpetua, ou les pièges du débat actuel sur la place des femmes

  1. Comme quoi il convient de relire les textes anciens pour se laisser réformer et enseigner, modifier nos lectures contemporaines….la femme dans les écritures est infiniment respectée …

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  2. Je ne vous ai pas suivi ! (repéré par le tag Féminisme sur WordPress). Mais j’ai été intrigué par votre point de départ : « ce que moi je trouve hautement héroïque et glorieux, également pour une femme, était pour mon interlocuteur vain et inutile, et donc certainement pas positif pour l’image de la femme ». Et cela retentissait en moi à propos de la décennie qui a suivi mai 68 (jusqu’à la « chute du mur » de 89) : notre décennie de travail militant si « démocratique » a-t-il été glorieux ou vain et inutile et pathétique ?
    Du point de vue du féminisme maintenant, vous vous égarez quand vous dites que votre héroïne prend une place masculine. Non, de sa place (différente à cette époque), elle prend une place d’autonomie, d’empowerment et de force sociale. Elle force l’Etat conservateur à se désavouer en devant la tuer. Les hommes ne sont pas mis dans ce rôle là (même Socrate a une position plutôt masculine, de donneur de leçon).
    Ce que font les féministes est courageux et glorieux. Le récit de Perpetua est pathétique parce qu’il y ajoute la mort, le lien au bébé et le lien au père (cela fait beaucoup). Mais échappons au pathos. Restons au courage. Ce n’est que du point de vue du dominant (l’homme, le blanc, le bourgeois, l’hétérosexuel….) que cela est vain, sans importance,
    Là dessus vous opposez un héroïsme antique « jusqu’à la mort » (pathétique) à un héroïsme moderne « qui doit absolument durer » (utilitariste ?). Un héroïsme « pour son maître » (ou pour son père) à un héroïsme pour prendre du pouvoir. Qu’en savez-vous ? Combien de militantes&ts d’aujourd’hui croupissent dans des geôles, parce que le droit de mort a reculé ?
    Le féminisme contemporain : « le modèle qu’il propose est définitivement de notre époque, et il change aussi vite que notre époque ». Non, il ne change pas. C’est le camp des hommes qui recule lentement. Il se peut que les conditions changent radicalement (guerre…) comme nous l’avons vécu de mai ’68 à 1989, mais ce n’est pas ici le cas.
    Cordialement

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    1. Wow! Merci pour votre belle réponse, si bien argumentée!

      Mais il y a une chose que vous n’avez peut-être pas vu, c’est que « mon interlocuteur » était féministe 🙂 Ce sont ses doutes à lui que je retranscrivais. Ainsi donc lorsque vous dites: « ce n’est que du point de vue du dominant que cela est vain, sans importance », et bien… vous parlez d’une féministe.

      Quant à opposer l’héroïsme « classique » à l’héroïsme « contemporain », c’est plutôt une constatation de ma part: bien sûr que nous avons des héros aujourd’hui, mais quels sont-ils? Que font-ils pour devenir héros? Quel est leur modèle? Il y a des féministes et des LGBT qui sont en prison, mais pourtant ceux que l’on prend en exemple et dont on raconte l’histoire ce sont des histoires comme celle des émeutes de Christopher Street, ou le jour où les gays se sont affirmés. A l’inverse, les classiques mettront en avant des individus qui se sont sacrifiés et ont renoncés à se mettre en avant au point de donner leur vie. D’où ma remarque sur la différence entre héroïsme classique et héroïsme contemporain.

      Et je trouve les héros classiques beaucoup plus intéressants que les héros contemporains, mais je crains de ne pas pouvoir expliquer: c’est dans les tripes. Merci d’être passé!

      Aimé par 1 personne

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