Thomas d’Aquin le calviniste -Partie 1

Le monde évangélique voit en ce moment même une influence de plus en plus grande du « néo-calvinisme » en son sein, une tendance théologique qui peut parfois surprendre tant cette théologie réformée du XXIe siècle se distingue des charismatismes du XXe siècle et des piétismes du XIXe. Une des idées les plus fondamentales, mais aussi les plus controversées de ce calvinisme honni est la prédestination, et surtout une vue très forte de la Providence et du gouvernement de Dieu, qui affirme sans concession que tout évènement est déterminé et voulu par Dieu. Les débats calvinistes-arminiens (chaque terme étant à prendre dans un sens très large) font partie des plus nourris, et j’aimerais apporter ma pierre au débat.

Juste au cas où ce serait encore un mystère : je fais partie de ces affreux calvinistes, tout comme les administrateurs du Bon Combat, de ToutPourSaGloire, Evangile21 et autres blasphémateurs du Dieu d’amour (à ce que certains disent). Et le débat calviniste/arminien (théologie) ou compatibiliste/libertarien (philosophie) est le premier « vrai » gros débat que j’ai étudié quand Dieu a éveillé mon intellect. Je me souviens avoir basculé pendant plusieurs semaines entre les deux côtés, avoir très temporairement voté pour le molinisme jusqu’à ce que je me rende compte qu’en fait j’étais déjà calviniste sans le savoir.

J’utilise le mot « calviniste » parce que c’est la mode, mais en réalité Calvin n’a absolument rien inventé quant à la souveraineté de Dieu : allez donc blâmer Thomas d’Aquin, qui s’appuie sur Augustin, qui s’appuie sur l’apôtre Paul. C’est de cette tradition-là, bien plus que de la faction « néo-cal’ » que je me réclame. La pièce majeure de cette vision de la souveraineté de Dieu, c’est que chaque évènement est voulu et déterminé par Dieu, qu’il s’agisse du chiffre qui sort au prochain dé ou la décision de Sanchez l’égorgeur d’appuyer sur la gâchette, sans violer la volonté humaine. Face à ceci, ce sont toujours les mêmes objections qui reviennent, et cet article souhaite répondre à certaines d’entre elles.

Mais je ne souhaite pas le faire n’importe comment. En réalité, je ne souhaite même pas que « je » réponde. Mon objectif dans les prochains paragraphes est d’exposer ce que Thomas d’Aquin dit au sujet de la providence divine dans sa Summa Theologiae,  et comment cela répond aux objections très actuelles qui sont levées contre la doctrine réformée. Voici les objections que je vais adresser :

  1. La doctrine réformée exclut le hasard et l’accidentel. Le prochain lancer de dés est de toute éternité déterminé et connu de Dieu, ce qui est contre-intuitif.
  2. Dieu deviendrait cause du mal, ce qui est intolérable.
  3. Dieu laisse au contraire un espace de liberté à l’homme, il le laisse à lui-même, ne serait ce que quand il est écrit : « Il les abandonnés aux désirs de leur propres cœurs » Ps 81.13
  4. A partir du moment où Dieu nous détermine, alors il devient nécessaire que les élus soient sauvés et que les damnés soient perdus. Plus de mérite, plus de bien : ils sont en proie à une fatalité anti-biblique.

Tâchons d’exposer ce que Thomas d’Aquin, que l’on ne peut accuser d’être calviniste, dit de ces objections, que vous pouvez lire par vous-même dans la Summa Ia, Q19 (pour ce qui est de la volonté) et 22 (pour ce qui est de la providence).

La doctrine réformée n’exclut pas le hasard

Si Dieu détermine toute chose, et qu’il connaît le futur, alors il n’y a plus d’aléatoire sinon dans les apparences. Si la branche craque juste au moment où vous passez en vélo, ce n’est plus de la « malchance ». Si vous sortez un 6 lorsque vous lancer le dé, ce 6 est prévu de toute éternité… L’idée est contre-intuitive, et paraît réduire le monde à une gigantesque machine spirituelle.

En tant que calviniste, je peux en effet tout à fait reconnaître qu’il existe des évènements aléatoires, et au-delà de tout contrôle humain. Pensons par exemple à cette histoire du médecin à Saigon qui est retenu tout au plus dix secondes par un patient qui demande de l’eau, et un obus tombe pile là où il aurait dû se trouver si le patient ne l’avait pas interpellé… Cet évènement est vraiment aléatoire, parce qu’il n’est prévu et prévisible par aucune cause particulière. L’artilleur ne cherchait pas à rater le médecin, le médecin ne cherchait pas à échapper à l’obus, le malade ne cherchait pas à sauver le médecin, et l’obus suivait simplement sa course d’obus…

Mais il n’y a aucune raison que parce que cet évènement échappe à tous les agents particuliers, qu’il échappe à Dieu, qui est l’agent suprême de l’Univers (au sens où « par sa parole puissante il maintient le monde » Hébreux 1.2). En effet, si l’effet de l’artilleur et de l’obus ont été contrarié par l’action du malade et du médecin, il est impossible de contrarier de la même façon la volonté de Dieu, qui se trouve au-dessus de toutes les autres volontés ou causes. C’est ainsi que Thomas dit :

« Rien en effet ne se soumet à l’ordre d’une cause particulière si ce n’est sous l’action d’une autre cause particulière antagoniste : ainsi le bois est empêché de brûler par l’action de l’eau. Aussi, comme toutes les causes particulières sont sous l’emprise de la cause universelle, il est impossible qu’un effet échappe à l’ordre de celle-ci.

Donc, lorsqu’un effet se soustrait à l’ordre de quelque cause particulière, on le dit casuel ou fortuit par rapport à cette cause particulière ; mais par rapport à la cause universelle, à l’ordre de laquelle il ne peut échapper, on dit qu’il est prévu, au sens de “ projeté ”. Il en est comme de la rencontre des deux esclaves qui, casuelle en ce qui les concerne, est cependant préparée par le maître qui les envoie en un même lieu, à l’insu l’un de l’autre. » Ia, Q22, a2

Résumons en une phrase: le hasard existe vraiment, mais à notre dimension uniquement. A celle de Dieu, il n’a aucun sens.

Dieu n’est pas cause du mal en le déterminant

L’argument est très connu et très simple à comprendre, et n’a pas besoin de récapitulation : Si Dieu détermine toute chose, alors il détermine aussi que Nellie Oleson va répandre des calomnies sur Laura Ingalls, et il est donc le premier responsable du Mal, ce qui est inacceptable…

Sauf si, comme le dit Augustin d’Hippone :

« Le Dieu tout puissant ne permettrait en aucune manière qu’un quelconque mal s’introduise dans ses œuvres, s’il n’était assez puissant et assez bon pour tirer du bien du mal lui-même ».

L’erreur de cette objection est de se concentrer sur un mal particulier en oubliant qu’ils sont tous connectés à un plan général (le plan de Dieu, ou la Providence), et que Dieu travaille chacun de ces détails non en eux-même, mais par rapport au plan plus global.  Ainsi, Thomas d’Aquin dit :

« Il en va autrement de celui qui a la charge d’un bien particulier, et de celui qui pourvoit à un tout universel. Le premier exclut autant qu’il peut  tout défaut de ce qui est soumis à sa vigilance ; tandis que le second permet quoi qu’il arrive quelque défaillance dans une partie, pour ne pas empêcher le bien du tout. »Ia Q22 a2

Certes, me dira-t-on mais tout de même, il reste que Dieu décide (et donc) veut un mal pour obtenir un bien, et même si c’est pour le bien général… il reste responsable de ce mal particulier. Et, vous vous en doutez, la réponse est non. On trouve le raisonnement dans la Summa Ia, Q19, article 9.

Dieu étant parfaitement bon, il ne peut être ni tenté, et encore moins attiré par le mal (Jacques 1.13). Thomas d’Aquin va jusqu’à dire que personne ne désire le mal pour lui-même, disant notamment :

« Car un agent naturel ne tend jamais à la privation de la forme ou à la destruction totale, mais à une forme à laquelle est liée la privation d’une autre forme ; il veut la génération d’une réalité, génération qui ne se fait pas sans la corruption de la précédente. Le lion, qui tue un cerf, cherche sa nourriture, ce qui entraîne la mise à mort d’un animal. De même, le fornicateur cherche la jouissance, à laquelle est liée la difformité de la faute. » Ia, Q19, a8

Donc lorsque Dieu veut un tel évènement, il ne désire ni ne calcule le mal qui est dedans. Il calcule et tient compte uniquement du bien visé, et le mal vient sur l’évènement comme un accident, cad une caractéristique non nécessaire. Ainsi Thomas d’Aquin dit :

« Mais le mal qui est une déficience de la nature, ou le mal de peine, Dieu le veut en voulant quelque bien auquel est lié un tel mal. Par exemple, en voulant la justice, il veut la peine du coupable, et en voulant que soit gardé l’ordre de nature, il veut que par un effet de nature certains êtres soient détruits. »

Toute la difficulté est qu’il est absolument impossible de voir quel bien –particulier ou général- Dieu tire des 200 000 bébés déchiquetés légalement chaque année en France, ou des 75 000 viols estimés qui se déroulent chaque année dans notre pays, ou autres évènements. C’est non sans raison, mais malgré tout par la foi que nous déclarons avec Augustin : Dieu ne permettrait pas ces choses s’il ne savait tirer de ces choses du Bien, même à partir du mal lui-même.

Toujours est-t-il que Dieu ne cause pas le mal : il cause un certain bien inconnu, qui s’accompagne d’un mal bien sensible, mais accidentel (cad non essentiel).  Le commentaire de Thomas d’Aquin là dessus est le suivant:

Car si le mal est ordonné (= lié) au bien, ce n’est pas par lui-même, c’est par accident. En effet, il n’est pas dans l’intention du pécheur qu’un bien sorte de son péché, les tyrans ne se proposaient pas de faire briller la patience des martyrs. On ne peut donc pas dire que cette ordination au bien soit incluse dans la formule par laquelle on déclare bon que le mal soit ou se produise ; car rien ne se juge d’après ce qui lui convient par accident, mais d’après ce qui lui convient par soi-même.

De la même façon, l’abattage du gorille Harembe dans le zoo de Cincinnati n’est pas réalisé dans le but de tuer inutilement le gorille, mais pour sauver l’enfant qui était tombé entre ses mains. Ce qui était visé était non la mort du gorille, mais l’intégrité physique de l’enfant qui passait par cette voie. Il était possible de récupérer l’enfant sans déclencher soi-même aucun mal, mais dans ce cas l’enfant aurait été blessé, à moins que ce ne soit un gardien. Le bien supérieur dans cette situation était de tuer le gorille, mais cette mort n’était pas pour autant le but ou la volonté des soigneurs et ils ne sont donc pas responsables de sa mort.

Les autres objections seront abordées dans un futur article. Si jamais vous voulez plus d’articles de ce genre, qui exposent un peu certains points du thomisme, merci de me le faire savoir.

En attendant, que le Seigneur nous conforme tous à son image.

 

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