Une tentative désespérée de définir le post-modernisme

Il est normal, quand on entame un sujet, de tâcher de définir le sujet. Et puisque le sujet du mois est le post-modernisme, essayons de le définir… sauf que cette famille d’idées est indéfinissable. Alors essayons au moins de dire ce qu’elle n’est pas.

Pour faire simple : si vous avez compris le post-modernisme, c’est que vous n’avez rien compris. Plusieurs choses l’expliquent : premièrement, les philosophes classifiés dans cette tradition sont très réticents quant à l’idée même de système de pensées. Ce n’est donc pas eux qui vont construire ou reconnaître le système de pensée post-moderne. Deuxièmement, ils différent grandement entre eux, ce qui rend très compliqué, voire complètement artificiel de les mettre sous un même parapluie. Enfin, le post-modernisme est bien plus une démarche qu’une pensée particulière, et il est donc difficile de le caractériser de façon systématique.

Néanmoins, je dois le faire, ne serait-ce que parce que ce sera le thème du mois. Je vais donc me baser sur l’article de Gary Aylesworth, professeur de l’université de l’est-Illinois, dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy.

Dire que le post-modernisme est indéfinissable est un truisme [=forcément vrai, comme « monter en haut »]. Cependant, il peut être décrit comme un ensemble de pratiques critiques, stratégiques et réthoriques employant des concepts comme la différence, la répétition, la trace, le simulacrum et l’hyperréalité pour déstabiliser d’autres concepts comme la présence, l’identité, le progrès historique, et la certitude épistémique et l’unité de définition d’un mot.

[…]

Aucun [philosophe post-moderne] ne suggère que le post-modernisme est une attaque de la modernité ou un départ complet de celle-ci. A la place, ils considèrent que ces différences ont lieu au sein même de la modernité, et que le post-modernisme est la continuation de la pensée moderne dans un mode différent.

On tâchera de partir de cette définition, en la vulgarisant et l’expliquant aussi fidèlement que je peux.

Le modernisme et ses failles

Depuis la renaissance, la philosophie occidentale cherche à comprendre le monde principalement à travers l’usage de la raison, et dans la continuité de toute la philosophie occidentale depuis Platon et Aristote.

Cela présupposait notamment que nous expérimentons directement le monde, sans filtres. Cette quête présuppose aussi que les objets ont une nature, ou une essence que nous pouvons décrire. Il y avait aussi une forte présomption que l’Histoire était un récit, avec un début un milieu et même une fin, qu’elle était rationnelle et compréhensible. Cette démarche intellectuelle présuppose que nous pouvons savoir et connaître ces essences, et les connaître de façon sûre. Enfin, elle repose sur l’idée que le langage qu’utilisent les philosophes est un outil fiable pour décrire le monde, et compris de la même façon par tous les interlocuteurs.

Sauf que patatras, rien de tout cela n’est vrai.

Depuis Kant, on sait que nous n’expérimentons pas le monde directement, mais le monde tel que nos catégories de pensées le construisent. Et le progrès scientifique est venu par-dessus nous offrir une quantité de nouveaux médiums et moyens d’avoir des informations, qui viennent brouiller, voire annuler la distinction entre le réel et l’artificiel; entre le naturel et le construit par l’homme.

Ce monde moderne a aussi complètement brouillé la notion d’essence. Nous sommes passés de la communauté médiévale clairement définie à une grande abstraction nommée « l’opinion publique » qui dans la réalité ne correspond à personne en particulier. Et ce n’est là qu’un exemple de perte de réalité : En ce moment, la France se passionne pour la disparition de la petite Maelys, qui a disparu à 15 km de chez moi. Les évènements ont beau se passer tout près, je vais consulter les articles d’un journaliste parisien dont le site est localisé en suisse pour savoir ce qu’il se passe de l’autre côté de ma montagne… J’ai plus de conversations avec des contacts de Facebook qu’avec des collègues de travail. Le monde perd en réalité à cause de la Technique, si bien que la notion même d’essence n’est plus si évidente. En philosophie, nous devons à Nietzsche d’avoir questionné le premier le bien-fondé de cette notion d’identité et d’essence, et à Heidegger d’avoir cimenté l’incapacité de saisir cette essence… si tant est que les essences existent.

Deux guerres mondiales, une ère nucléaire se sont chargées de ruiner complètement la croyance en un progrès linéaire, simple et surtout certain. Qui peut dire aujourd’hui que nous allons vers de plus en plus  de progrès ? C’est plutôt le discours inverse. Même dans une vision chrétienne de l’histoire, la théologie post-millénariste qui justement est marquée par la croyance que l’état du monde va perpétuellement s’améliorer jusqu’à ce que Jésus vienne couronner l’Histoire a disparu, ou presque. A la place de cette croyance naïve dans le progrès, nous ne savons plus si l’Histoire a un sens ou pas. Jean-François Lyotard en a même dit : « la post-modernité, c’est l’incrédulité envers les méta-récits ». Notamment les grands récits historiques qui nous disent que la France est une terre de liberté et d’accueil pour le monde etc…

Au début du siècle, alors que nous avions déjà jeté toute cette métaphysique pompeuse et que nous étions sûrs et certains que seule la science apportait des connaissances certaines… la Science a décidé de faire la révolution avec la découverte de la physique quantique. En à peine dix ans, toute la physique newtonienne qui était la grande vision scientifique du monde a disparu pour être remplacée par une physique basée sur la mécanique quantique. Nous sommes passés d’un monde déterministe, aux mécanismes et rouages que l’on pouvait connaître à un monde quantique, fondé sur l’indétermination et l’aléatoire. Cela a porté un coup à la certitude de nos connaissances, surtout quand Wittgenstein est arrivé avec sa philosophie des jeux de langage.

Enfin, la psychanalyse de Jacques Lacan et la philosophie du langage de Wittgenstein ont convaincu beaucoup que notre langage n’était pas univoque (=même sens), même entre deux locuteurs de même langue maternelle.

Ainsi donc, comment pouvons-nous encore croire que l’on peut comprendre le monde, lorsque soudainement celui-ci est au-delà de notre pensée, pensée qui se façonne elle-même par elle-même. Pourquoi chercher un sens au monde, alors qu’il n’en a peut-être aucun ? Certains philosophes, actant ces découvertes, ont décidé de refonder la philosophie de zéro, et de développer des méthodes ou des outils philosophiques pour explorer la réalité. Ce sont les philosophes post-modernes.

En tant que chrétien, il y a des choses avec lesquelles je suis d’accord dans ce que je viens d’exposer, d’autres que je rejette, d’autres qui peuvent faire partie d’une vision chrétienne. Mais ce n’est pas mon but ici.

Voici donc les racines et le pourquoi cette famille de pensée existe. Comme on le voit, c’est autant dû à l’Histoire qu’au développement de la philosophie. Maintenant, essayons de décrire ce qu’est cette famille de pensée.

L’exemple de Jean-François Lyotard

On accuse beaucoup les philosophes post-modernes d’avoir lâché sur notre monde les démons du relativisme, du sentimentalisme éthique (c’est bien parce que je le sens bien), de saper l’autorité de la science de l’état et de tout ce qui vit, et de causer la montée de l’extrême droite pendant qu’on y est. Bref, d’être la cause de toutes les catastrophes et les faillites intellectuelles de notre époque. Or, tous se sont toujours défendus d’avoir défendu de telles idées, et si on se met à leur place, on peut le comprendre. Néanmoins, si je n’affirme pas qu’ils enseignent le relativisme, ils ont fourni la théorie ou les outils qui l’ont rendu possible. Prenons l’exemple de Jean-François Lyotard, qui fut le premier à forger le terme de post-moderne en 1979.

Il s’appuie sur la théorie des jeux de langages de Wittgenstein : D’après ce philosophe allemand, le langage n’est pas le miroir de la réalité, mais une simple convention de communication entre deux locuteurs. Nous définissons les mots non pas à partir des objets, mais  avec d’autres mots, si bien qu’il n’y a en fait aucun lien réel entre notre langage et la réalité matérielle. Si je dis « le ciel est bleu », je n’utilise pas le mot « ciel » comme un signe de l’objet ciel, mais ce sont les règles de mon jeu de langage. Le machin en haut s’appelle ciel parce que ce sont les conventions de mon langage, tout comme le ciseau coupe la feuille qui couvre la pierre, sans jamais présupposer que les « ciseaux » existent vraiment.

Maintenant, Lyotard pose la question : et le langage scientifique alors ? Pourquoi devrait-il faire autorité ? C’est juste une convention en plus, il est impossible de faire le lien entre notre langage, notre pensée et le « monde du dehors ». Nous pouvons tout à fait inventer d’autres jeux de langage qui auraient leurs propres règles.  De là vient la remise en cause de toutes sortes d’autorités et de toutes les traditions (qui restaient), et l’encouragement pour chacun de façonner sa propre petite vision du monde.

Et l’éthique en prend aussi pour son grade. Comment considérer notre jugement éthique ? Nous ne pouvons pas vérifier « au dehors » si avorter est mal ou pas. Nous ne pouvons pas nous tourner vers notre raison qui tourne en rond dans son bocal pour résoudre la question. Il ne reste plus que le jugement esthétique : est ce beau/attirant ou pas ? Ainsi vient le sentimentalisme éthique, où une chose est moralement bonne si je me sens bien en la faisant, et moralement mauvaise si elle déclenche une détresse psychologique (n’importe quelle détresse).

Conclusion

Lyotard n’adhère pas à ces conséquences, et je le souligne. Mais il fait remarquer que si nous voulons être consistant avec notre théologie et notre métaphysique actuelle (ou plutôt l’absence de celles-ci) alors nous devons être relativistes… et surprise nous devenons relativistes.

Cela n’est que la pensée d’un des post-modernes, et je vous confesse l’avoir difficilement comprise. Je ne m’amuserai pas à décrire davantage d’autres démarches post-modernes, je risque trop la caricature. Voici ce que j’ai compris de la définition donnée par Gary Aylesworth, et ce que j’ai retenu par ailleurs. Maintenant, passons au cœur du sujet.

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