Que devons nous faire de la déclaration de Nashville?

Le 29 août 2017, le concile pour une masculinité et une féminité biblique, un organe évangélique américain, a publié une confession de foi, appelée déclaration de Nashville sur le sujet du genre et de la sexualité. Les positions défendues dans ce manifeste étant la cristallisation de ce que l’église défend et le monde abhorre, il y a eu énormément de réactions positives et négatives à ce sujet. Le site satirique Babylon bee ironisait en disant que « vous penserez probablement que c’est le 67e livre de la Bible ou alors une version moderne et révisée de Mein Kampf » selon qui en parle.

J’ai signé la déclaration de Nashville et j’y adhère. D’autres chrétiens, aux USA comme en dehors ne l’ont pas fait. Dans les débats qui entourent cette déclaration, j’ai repéré plusieurs points de confusion, que j’espère éclaircir par cet article, et notamment expliciter quel genre de démarche est cette déclaration de foi.

En une phrase: Nashville est un cadre théorique qui attend une mise en pratique.

Cadre théorique

J’en ai vu plus d’un dire que la déclaration de Nashville manquait de sens pastoral, que c’était un document théologique très théorique qui était nuisible au niveau humain. A ceci je réponds que ce n’est pas étonnant: c’est exactement ce qu’est une confession de foi!

Une confession de foi n’est pas une déclaration politique, et Nashville n’est pas un « gender policy » comme en instaurerait Google ou Facebook. Ce n’est pas une ligne de conduite pour les pasteurs, ni un outil pour les évangélistes. C’est simplement un document de référence sur « voici ce qu’enseigne l’église sur le genre et la sexualité ». C’est un squelette et non un corps de croyances. Les articles de Nashville sont la colonne vertébrale et les os d’une foi évangélique, reste encore à développer la chair et les muscles dessus.

Cette déclaration ne sert pas à construire: elle sert à clarifier et délimiter. Nous étions arrivés à un point dans le débat où les positions étaient devenues plutôt floues, et les appellations et interprétations se multipliaient, les formules ambigües devenaient monnaie courante. Nous avons à présent un texte ayant une certaine autorité morale, qui peut servir de référence. La réponse n’est plus « je crois au mariage entre un homme et une femme, mais en même temps… » la réponse désormais est: « Je rejette/j’accepte cette déclaration de foi. » Comme le disait Albert Mohler: avec ce texte, on ne peut plus se réfugier dans le « milieu vaseux ». Soit nous sommes en faveur de ce texte qui cristallise autant qu’il peut l’enseignement historique de l’église sur le genre et la sexualité, soit nous sommes contre et nous amenons officiellement le christianisme dans une autre direction.

On peut critiquer alors cette volonté de diviser: s’agit-t-il de clarifier ou de cliver? S’agit-il de sauver l’église ou de rassembler ses grognards? S’agit-t-il d’aimer ou de bannir?

Avec toute l’insistance du Nouveau Testament sur l’amour et l’unité de l’église, il y a tout de même des cas où l’unité n’est ni voulue, ni souhaitable. Ainsi, le fameux « attelage incompatible avec les non-croyants » que Paul dénonce dans 2 Corinthiens 6.14 qui ne parle pas du tout de mariage, contrairement à l’interprétation contemporaine, mais de la vie d’église. Paul demandait aux corinthiens de se séparer des super-apôtres-faux-enseignants qui avaient endommagé la réputation de l’Apôtre. De même Jean, l’apôtre de l’amour, dira en 2 Jean 10-11: Si quelqu’un vient à vous et n’apporte pas cette doctrine, ne le recevez pas dans votre maison, et ne lui dites pas : Salut ! car celui qui lui dit : Salut ! participe à ses mauvaises oeuvres. Oui, il parlait de la doctrine de l’incarnation, mais le point est posé: Jean n’était pas un défenseur de l’unité à n’importe quel prix. Par ailleurs, Irénée de Lyon rapportera dans son Adversus Heresiaeorum:

Jean, le disciple du Seigneur, allait aux bains à Ephèse, mais quand il aperçut Cérinthe à l’intérieur, il se précipita en dehors des thermes sans se baigner, s’exclamant: « Fuyons, au cas où les thermes s’effondrent car Cérinthe, l’ennemi de la vérité est à l’intérieur! » – Irénée de Lyon, Adv Her, III.3.4

Vraiment Jean, tu ne comprends rien à l’amour de Jésus… Le point est donc posé: il est justifié de causer la séparation lorsque la vérité est en jeu. Et entre la déclaration de Nashville, et celle de Denver il n’y a pas d’unité possible.

Défenses de quelques points

Certains points cependant font grincer des dents, et j’aimerais consacrer un peu d’espace à défendre cette confession de foi.

Art 1 – Nous affirmons que le mariage est, selon le plan de Dieu, une union d’alliance, sexuelle et procréative entre un homme et une femme unis en tant que mari et femme jusqu’à la mort ; que le mariage doit refléter l’amour de l’alliance entre Christ et l’Épouse, c’est-à-dire l’Église.

Nous réfutons l’idée que Dieu a conçu le mariage pour qu’il consiste en une relation homosexuelle, polygame ou polyamoureuse ; Nous réfutons également que le mariage est un simple contrat humain : au contraire, il s’agit d’une alliance scellée devant Dieu.

On reproche par exemple à l’article 1 de ne pas tenir compte des mariages civils ou non-chrétiens. A ceci je réponds que l’article 1 déclare le principe du mariage au regard de la Bible, pas sa manifestation concrète. La déclaration de Nashville cherche à définir ce qui était « au commencement », pas les compromis que nous sommes obligés de faire à cause de la nature déchue de notre monde. Le plan de Dieu initial était bel et bien une alliance perpétuelle, sexuelle, procréative image de Christ et l’Eglise. Le péché est venu et a compromis ce projet, mais le principe demeure valide. De la même façon, l’existence des couples stériles ne remet pas en cause le fait que en principe les enfants naissent des relations sexuelles.

Par ailleurs, pour Michael F Bird, que j’ai déjà cité, les articles « cinq à sept et treize sont grotesquement inadéquats pour les personnes souffrant de dysphorie du genre ou intersexuées. » Il explique notamment la complexité de cette notion de genre, et à quel point il est difficile d’affirmer que la masculinité culturelle est le résultat du sexe mâle, même quand on reconnaît un lien indissoluble. Selon lui, la déclaration de Nashville a l’air de faire un lien strict et direct entre genre et sexe comme si c’était transparent.

Art 5 -Nous affirmons que les différences entre les appareils reproducteurs des hommes et des femmes font entièrement partie du plan de Dieu pour la définition du concept de soi en tant qu’homme ou femme.

Nous réfutons l’idée que des anomalies physiques ou des conditions psychologiques rendent sans effet le lien entre le sexe biologique et le concept de soi en tant qu’homme ou femme.

Art 6 – Nous affirmons que les personnes nées avec un trouble physique du développement sexuel sont créées à l’image de Dieu et possèdent devant lui dignité et valeur au même titre que tous ceux qui ont été créés selon la ressemblance de Dieu ; qu’ils sont appelés par notre Seigneur Jésus comme des « eunuques qui le sont depuis le ventre de leur mère » ; qu’ils font partie des serviteurs fidèles de Jésus-Christ et doivent accepter librement leur sexe biologique dans la mesure où il leur est possible de le connaître.

Nous réfutons l’idée que des ambiguïtés concernant le sexe biologique d’une personne la rendent incapable de vivre une vie heureuse et productive dans l’obéissance à Christ.

Art 13 – Nous affirmons que la grâce de Dieu en Christ permet aux pécheurs de se détourner de leur définition du concept de soi en tant que transgenre ; qu’ils peuvent parvenir à accepter, grâce à la patience divine, le lien entre le sexe biologique d’un individu et la définition du concept de soi en tant qu’homme ou femme tel qu’il est ordonné par Dieu.

Nous réfutons l’idée que la grâce de Dieu en Christ permet l’établissement de concepts de soi entrant en désaccord avec la volonté révélée de Dieu.

Ma réponse est de dire que l’on peut tout à fait être ouvert à s’intéresser au sujet, et que je suis personnellement disposé à l’étudier de plus près et interpréter plus largement la définition de genre et de sexe, dans la limite de Nashville. L’article 5 dit simplement qu’il y a « un » lien entre genre et sexe, reste à qualifier lequel. L’article 6 dit que la pleine détermination du genre n’est pas nécessaire à la pleine dignité de l’être humain, ce qui soi dit en passant est subversif à toute forme de fondamentalisme. L’article 13 ne nous force pas à un lien direct et brut entre sexe et genre, il condamne simplement l’idée que la catégorie transgenre soit une catégorie aussi vraie que celle entre homme et femme. Aucun de ces trois articles ne nous force à une quelconque anthropologie.

Il y a eu aussi beaucoup de doutes autour de l’article 7, qui interdit basiquement de se définir comme chrétien et homosexuel, ou chrétien gay.

Art 7 – Nous affirmons que la définition du concept de soi en tant qu’homme ou femme doit être soumise au plan très saint de Dieu pour la création et la rédemption, telles qu’elles sont révélées dans les Écritures.

Nous réfutons l’idée que la définition homosexuelle ou transgenre du concept de soi est en accord avec le saint plan de Dieu pour la création et la rédemption.

Sauf que l’article 7 condamne une idée, une conception et non la personne qui ressent des attirances homosexuelles. De même Jésus a des paroles très dures envers l’adultère, mais refuse de jeter la pierre à la femme adultère. Il s’agit de dire que l’on ne peut pas à la fois avoir une vision du monde chrétienne et une vision du monde qui normalise l’homosexualité, que les deux sont incompatibles. La difficulté de cette idée commence quand on veut à la fois être chrétien et être homosexuel. La déclaration de Nashville rend cette cohabitation impossible. N’oublions pas cependant que tout chrétien doit se renier, qu’il ait des attirances homosexuelles ou pas, tous sont appelés à mourir à eux-même, et je ne dis pas cela sans l’avoir vécu. En attendant, nous ne pouvons pas avoir deux adhésions idéologiques différentes.

L’article 10 a aussi beaucoup causé de troubles

Art 10 – Nous affirmons qu’approuver l’immoralité sexuelle ou la transidentité est un péché et qu’une telle approbation constitue un écart majeur à la fidélité et au témoignage chrétien.

Nous réfutons l’idée que l’approbation de l’immoralité homosexuelle ou la transidentité n’est qu’une question d’opinion morale à laquelle le chrétien fidèle peut choisir d’adhérer ou non.

Carrément? Un écart majeur (l’original dit: « essential departure from christian faith »)? Et voilà la déclaration de Nashville devenue un nouveau concile de Jérusalem, un deuxième Nicée, une remise en cause de Sola Fide… Sauf que non.

Nous devons comprendre l’affirmation à partir de la négation: Si vous regardez la réfutation symétrique, vous remarquerez que l’opposé de cet « écart majeur » ce n’est pas l’approbation en tant que tel, mais la neutralité morale de la question. Ce qui est condamné dans l’article 10, c’est de rester flou sur la question de l’homosexualité: acceptez ou refusez, mais la Bible ne permet pas de considérer le sujet comme secondaire.

Cela est d’autant plus vrai que les raisonnements invoqués pour justifier cette « neutralité morale » sont de nature à saper l’autorité des écritures, et remettre en cause une grande partie des commandements de Dieu. Cet article 10 est donc dirigé, non vers les LGBT, mais vers le milieu vaseux qui n’ose ni soutenir ni rejeter personne.

Enfin critique finale: on reproche largement à ce document d’être froid, de ne pas tenir compte des réalités humaines, et de ne pas condamner l’immoralité de l’homophobie aussi fermement que l’homosexualité.

A ceci je réponds deux choses: premièrement, ce n’est pas une déclaration de politique ecclésiale sur comment on va traiter la question des homosexuels, c’est une déclaration de foi qui expose l’enseignement de l’église sur le sujet. Sa mise en chair est à venir. Deuxièmement, cette même déclaration de Nashville subvertit l’homophobie dans l’église et l’étouffe discrètement.

L’article 6 affirme que ceux qui souffrent d’indétermination sexuelle physique ne sont pas des êtres humains inférieurs, mais qu’ils portent la plénitude de l’image de Dieu. L’article 8 affirme qu’il n’y a pas besoin d’être hétérosexuel pour être sauvé (quelle horreur!) et que l’évangile se reçoit et se vit tout aussi bien quel que soit son orientation sexuelle. L’article 12 affirme qu’aucun chrétien homosexuel ne doit être considéré comme chrétien de seconde zone parce que son péché serait trop grave pour être couvert par la grâce de Dieu. Contrairement à beaucoup de commentateurs, je n’y vois pas une obligation de « guérison » de l’homosexualité. Albert Mohler, un des signataires de la déclaration, s’opposait dans son dernier livre à ce qu’une quelconque forme de thérapie soit LA « solution » aux désirs homosexuels. Il s’agissait plutôt pour lui de compter sur l’Esprit pour résister à ces désirs, et non pour recevoir une « guérison » de l’homosexualité (bien qu’il n’en rejette pas la possibilité).

Enfin, la déclaration de Nashville se termine sur l’article 14, qui affirme:

Nous affirmons que le Christ Jésus est venu dans ce monde pour sauver les pécheurs ; que par sa mort et sa résurrection, le pardon des péchés et la vie éternelle sont offerts à toute personne qui se repent de ses péchés et qui se confie en Christ en faisant de lui son Sauveur, son Seigneur et son plus grand trésor.

Nous réfutons l’idée que la main de l’Éternel est trop courte pour sauver ou qu’un pécheur est trop loin de lui pour recevoir le salut.

Celui qui choisira de haïr l’homosexuel dans l’église désobéira non seulement à l’évangile et à la Bible entière, mais aussi à la déclaration de Nashville.

Et maintenant: il faut mettre de la chair sur ces os.

Cependant, cela ne suffit pas de confesser ce document: il faut maintenant le faire vivre. La déclaration de Nashville est un début et non une fin. Nous avons la théorie théologique, il faut au plus vite développer une approche pastorale pratique sur la question. Nous n’avons plus besoin de brailler à tue-tête qu’un mariage c’est entre un homme et une femme. Nous devons maintenant considérer ce problème comme réglé et nous appliquer à savoir comment aimer et manifester la grâce envers les homosexuels. Si jamais on nous attaque sur notre position, nous pourrons nous servir de Nashville pour demander « quel article rejettes-tu? » et discuter avec modération sur ces points. Il n’y aura plus besoin de se sentir assiégé ou dans le noir.

Si nous réussissons à nous emparer de cette confession de foi, et qu’avec l’aide de l’Esprit Saint nous développons la grâce, l’amour et la compassion envers les personnes LGBT tout en maintenant notre intégrité théologique, alors nous aurons réussi ce que ce document est censé faire.

Si nous nous arrêtons là, que nous nous servons de cette déclaration pour haïr et rejeter les homosexuels, comme une arme de plus… alors nous serons des traîtres à ce document, des traîtres à l’église historique, des traîtres aux apôtres, des traîtres à Jésus Christ. Le premier commandement est balisé maintenant. Mettons tous nos efforts dans le deuxième.

Publicités

Un commentaire sur “Que devons nous faire de la déclaration de Nashville?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s