Quel est la mission de l’état dans une vision chrétienne?

Comme toujours, avant de se lancer dans une question, il faut toujours être à peu près assurés de ses définitions. Je considère que chacun aura une idée suffisamment précise de ce qu’est une famille, mais il reste un flou autour de la définition et de la mission de l’Etat dans une vision chrétienne. Il faut dire que la seule fois où le sujet est apparu devant Jésus, il a déclaré qu’il fallait rendre à chacun ce qui convenait à chacun, sans jamais préciser quelles étaient au juste les limites de l’Etat…

Bien sûr, l’Église s’est abondamment penchée sur la question, et les querelles sanglantes qui eurent lieu entre la Papauté et l’Empire ont eu lieu précisément pour ces questions-là: quelle était la mission de l’État? A peine l’Église catholique avait triomphé de l’empire germanique qu’elle tombait dans l’escarcelle de la France, et à peine avait-t-elle échappé aux griffes de la France, que la Réforme s’est déclenchée, ce qui a compliqué encore plus toute l’histoire.

Il y a probablement une grande diversité de tentatives de définitions, mais il y en a une qui revient régulièrement dans le paysage évangélique, particulièrement américain: le rôle d’un état est de promouvoir le bien et réprimer le mal (ou le péché).

C’est la définition que j’ai vu présenter dans le livre de Charles Colson « Dieu et la politique » et que j’ai vu régulièrement reprise sur divers articles de blog. Cette définition est plutôt pratique pour un usage courant, mais je lui trouve plusieurs défauts qui fait que je la rejette, au final.

Critique de « le rôle d’un état est de promouvoir le bien et réprimer le mal« 

  • Cette définition ne prend en compte que la dimension dite « régalienne » de L’État (Justice, Police, Armée).

Promouvoir le bien et l’ordre et réprimer le mal et le chaos, c’est une devise parfaite pour la police. Appliquée à la politique étrangère, c’est presque la mission de l’armée (en tout cas, la mission de 60 tomahawks). Quant à la Justice, pas de problème, nous sommes en pleine promotion du bien et répression du mal.

Le problème, c’est que beaucoup d’autres rôles de l’État, et des rôles importants, échappent complètement à cette définition. Le plus important d’entre eux, c’est son rôle administratif. Des choses aussi simples que la tenue d’un état-civil -l’enregistrement des naissances, des mariages et des décès- n’appartiennent ni à la promotion du bien, ni à la répression du péché. C’est juste une nécessité administrative pour que des individus soient correctement intégrés dans la nation.

Il y a aussi la gestion financière du pays. Je ne parle pas tellement des orientations du budget (qui peuvent effectivement servir à promouvoir le bien et réprimer le mal), mais de l’aspect purement gestionnaire de cet argent: avoir un budget équilibré, négocier les emprunts, gérer la monnaie… tout cet aspect purement comptable de l’État ne trouve pas sa place dans cette définition de la mission de l’État. Et pourtant elle est absolument vitale, même pour nos vies.

Cette définition, laissant un pan absolument vital de l’action de l’état de côté, révèle déjà sa faiblesse.

  • Cette définition décrit davantage la mission humaine que la mission de L’État

Si l’on y regarde de près, on remarquera que cette définition est biblique puisqu’elle est une simple transposition de « Haïssez le mal et aimez le bien, faites régner à la porte la justice; et peut-être l’Éternel, le Dieu des armées, aura pitié des restes de Joseph. » -Amos 5.15.

Ca n’est pas si éloigné du compte, car effectivement le contexte de Amos parle à Israël en tant que pays, et à ses chefs en particulier. Cela dit cette exigence se retrouve aussi dans les proverbes où il est écrit: « La crainte de l’Eternel, c’est la haine du mal » (Proverbes 8.13) ou bien encore: « Vous qui aimez l’Eternel, haïssez le mal ! » (Psaumes 97.10). Or dans ces passages, il est nulle part question de juges, chefs ou responsables politiques. Il ne s’agit que du devoir qui incombe à tout être humain.

Promouvoir le bien et réprimer le mal peut donc être considéré comme le devoir de tout (haut) fonctionnaire, ou toute figure d’état. Néanmoins, L’État n’est pas que la somme de ses fonctionnaires. Doit-t-on vraiment attendre du tas d’institutions que nous appelons État les mêmes devoirs que celui des individus humains? Est-ce vraiment pour cela que nous avons des parlements, des commissions et des comités?

Cette définition s’apprête bien à des humains, mais beaucoup moins à des institutions.

  • Appliquée strictement, elle revient à dire que l’URSS n’avait pas d’État

En tant que chrétien, lorsque nous disons « promouvoir le bien, réprimer le mal », nous avons en tête une définition bien particulière de bien et de mal. Il s’agit du Bien avec un grand B, celui de Dieu. De même le Mal qui est à réprimer est le Mal avec un grand M.

Mais que doit-t-on penser lorsqu’un état non-chrétien se fixe d’autres règles que de poursuivre le Bien et réprimer le Mal? L’Etat Islamique qui gère et administre son territoire comme n’importe quel état, mais promeut une loi inique et mauvaise? Que penser de l’URSS de Staline, qui cherchait à instaurer le communisme dans le monde?

Soit nous acceptons que chaque état peut promouvoir « son » bien et réprimer « son » mal (mais ce serait trahir l’esprit évangélique à la base de cette définition), soit nous sommes forcés de dire que l’URSS n’est pas un état parce qu’elle vise un objectif différent de cette notion.

  • Cette définition n’a aucun rapport avec la nation dirigée par cet état.

Il manque un lien crucial à cette définition: celui qui relie un état à la nation dont il a la charge. Tel quel, cette définition pourrait très bien s’appliquer à un état qui occupe une nation étrangère. Ou bien aux casques bleus de l’ONU. Lorsque des soldats français aidaient à maintenir la paix en Côte-d’Ivoire (Opération Licorne), je n’ai jamais vu personne défendre l’idée que l’état français devait assurer la répression du mal en Côte-d’Ivoire, juste parce que nous y avions des militaires! Au contraire, on attendait cela de l’état ivoirien.

Il reste toujours possible d’aménager la définition en disant: la mission de l’état est de promouvoir le bien et réprimer le mal dans la nation dont il a la charge. Mais que deviennent alors nos actions militaires? Lorsque Trump frappe en Syrie, personne ne nierait qu’il le fait pour des raisons morales (qui sont discutées par ailleurs), sauf qu’il ne le fait pas pour des bénéfices immédiats de son pays…

  • Cette définition pourrait s’appliquer à beaucoup d’autres choses qu’un État.

Promouvoir le bien et réprimer le mal est aussi la mission d’un père de famille dans sa famille. C’est aussi la mission du conseil d’anciens dans une église. C’est aussi la responsabilité d’un proviseur dans son lycée. En fait, c’est la feuille de route pour n’importe quelle autorité constituée.

Que dois-je en déduire? Que la famille, l’église, les lycées et collèges sont des états? Que L’État n’est rien d’autre qu’une très grosse école primaire?

Cette définition est très mal adaptée: elle à la fois beaucoup trop large (elle s’applique à n’importe quelle autorité) et pas assez large (elle laisse en dehors les missions administratives et financières de L’État). Nous devons donc en proposer une autre. Voici ce que je propose.

Le rôle de l’État est de veiller à la préservation et la prospérité de la nation dont il à la charge

Retour à notre copie: Pourquoi Dieu a-t-il prévu l’état? Quelle pouvait bien être sa mission? Nous avons vu le mois dernier que la nation est une idée de Dieu, tout comme la famille. En revanche, la Bible ne parle que très peu de l’état, si ce n’est pour imposer des standards éthiques aux princes et aux juges. Un peu comme si l’état n’était là que pour organiser et faire prospérer une nation. La réalité humaine la plus haute n’est pas l’état, mais la nation. Si  donc nous devons définir l’état selon une pensée chrétienne, nous devons le faire à partir du concept de nation.

Qu’apporte donc un état à une nation? Qu’attends-t-on de lui? La définition précédente n’était pas tant à la ramasse que cela: il y a effectivement le devoir de promouvoir le bien et réprimer le mal. Mais l’erreur de cette définition était d’ancrer le « bien » et le « mal » dans les standards éthique de Dieu. Or, ce n’est pas du tout le but d’un état.

Le but d’un état est de promouvoir le bien commun et réprimer le mal commun. Ce bien et ce mal est relatif aux nations, pas au Standard Ultime. Ce n’est pas une nouveauté, c’est exactement ce que l’on dit depuis la Grèce Antique. C’est juste qu’en tant que chrétien nous l’avons un peu oublié au passage. Je reformule donc: en pensée chrétienne, nous pouvons nous aligner sur la définition ordinaire:

Le rôle de l’état est de veiller à la préservation et la prospérité de la nation dont il a la charge.

Définition chrétienne, vraiment?

J’aimerais anticiper quelques objections qui viendront probablement à cette idée, surtout contre le fait que j’affirme que c’est une idée chrétienne ou en tout cas compatible avec le christianisme.

  • Première objection: je rendrais l’État responsable devant la nation au lieu d’être responsable devant Dieu, ce qui a l’air anti-biblique.

Je le faisais remarquer: la définition précédente insistait sur la responsabilité de l’État en face de Dieu. Avec cette autre définition, l’état ne semble devoir de réponses qu’à la nation dont il a la charge. Ne serait-ce pas nier que c’est de Dieu que l’État a reçu son autorité, le « droit de porter l’épée »?

Oui, j’affirme que l’autorité d’un état vient de Dieu et non de la nation. Cependant, je ferais remarquer qu’il est écrit: « Que les nations se réveillent, et qu’elles montent vers la vallée de Josaphat ! Car là je siégerai pour juger toutes les nations d’alentour.  » Joël 3.12 (dans le contexte, il est clair qu’il s’agit du jugement dernier).

Voici ce sur quoi j’aimerais mettre l’emphase: à qui Dieu demandera-t-il des comptes? Qu’est ce que Dieu jugera à la fin des temps? Il ne jugera pas les états, il jugera les nations! Si donc l’Etat est responsable devant quelqu’un, ce n’est pas directement Dieu, mais le peuple, la nation dont il a la charge. Cette idée est évidente pour une république, mais elle s’applique aussi aux régimes autocratiques: l’empereur chinois lui-même tirait son pouvoir d’un mandat du ciel qui consistait principalement à… veiller à la préservation et l’épanouissement de sa nation. Même Vladimir Poutine doit veiller à la sécurité et le confort de son peuple, s’il veut voir tous ses projets éclore. L’ordre correct est donc: l’État est responsable devant les nations, qui sont responsables devant Dieu. L’Etat doit veiller au bien commun de la Nation, mais c’est à la Nation de veiller à suivre le Bien suprême.

  • Deuxième objection: avec cette définition, je sépare le bien commun du Bien Suprême, et je donne l’autorisation à l’état d’agir n’importe comment en toute légitimité

Qu’est ce que le bien commun? Et bien, tout ce que l’état souhaite y mettre. Le Bien Commun peut très bien être la purification de la race aryenne si l’on prend une vision du monde nazie. Ou bien la réalisation de la dictature du prolétariat. Si nous disons que le rôle de l’état est de faire ce qui est bien pour la nation, n’est ce pas renoncer à l’idée que l’état doit faire ce qui est bien tout court?

Je pense franchement que non. Cette séparation n’existe pas en fait. Je rappelle: la mission de l’état devrait être de préserver et faire prospérer la nation dont il à la charge. Or, jusqu’à preuve du contraire, la meilleure façon de préserver et faire prospérer une nation, c’est de s’aligner sur le Bien Suprême. Ainsi donc, sans même chercher particulièrement à réaliser la volonté de Dieu, l’intérêt supérieur de l’état est tout de même de s’aligner sur les droits humains et une conception chrétienne du monde.

Si jamais l’état décide de tester d’autres définitions du bien et du mal, il détruira sa propre nation (cf l’allemagne post-IIIe reich et la russie post-URSS) et donc aura manqué à sa mission. Qu’on se rassure donc: limiter le rôle de l’Etat à chercher le bien commun le mènera forcément à devoir chercher le Bien Suprême.

Beaucoup pourraient en être dit encore, mais je pense avoir suffisamment présenté et défendu ma thèse. Pour que vous n’oubliez pas tout ce que je viens de dire, laissez-moi  vous la répéter une dernière fois avant de vous bénir:

Le rôle d’un État, c’est de veiller à la préservation et la prospérité de la nation dont il a la charge.

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