L’impossible définition de Nation « par en bas »

A chaque fois qu’on attaque un sujet, il faut d’abord le définir. Or, je me suis rendu compte que la définition de nation est très délicate, et que le concept est beaucoup plus flou que ce à quoi je m’attendais. Vous êtes prêts à aller au delà des apparences? Alors attachez vos ceintures, c’est parti pour l’aventure!

Dans l’usage courant aujourd’hui du mot nation, on comprend généralement deux choses: nation-peuple ou nation-état. Ainsi l’Organisation des Nations Unies (O.N.U) désigne en réalité un organe qui rassemble des états, alors que lorsqu’on parle du « vote de la nation » on parle plutôt d’un peuple.

Or, si on réfléchit bien à ce qu’est une nation, cela ne se confond ni à un peuple (ethnique), ni à un état, ni à une quelconque réalité « d’en bas ». C’est encore quelque chose d’autre, que dans ce post je me contenterais de définir par des ce-n’est-pas.

En réfléchissant au sujet, j’ai identifié plusieurs définitions possibles de ce qui pouvait définir une nation, et voici les critères auquel j’ai pu penser:

1. Nation n’est pas seulement l’État

C’est la définition la plus naturelle et la plus courante aujourd’hui, celle qui donne notamment son nom à l’ONU. Il y a de très bonnes raisons de le dire évidemment: au quotidien on distingue clairement une nation par sa constitution et ses lois particulières. Les communautés nationales sont avant tout des communautés où s’appliquent une même loi, décidée à partir d’une même constitution, c’est à dire un seul État. Cette définition a commencé à apparaître dès que Hammourabi et Moïse ont donné des lois à leur peuple, qui a ajouté au groupe ethnique la dimension d’une loi commune: les étrangers pouvant être intégrés à la nation s’ils acceptaient la loi de la nation juive.

Cela dit, quand on pousse dans les détails, on s’aperçoit qu’une Nation ne peut pas se réduire à un état. Voici les problèmes:

  • Comment expliquer la continuité historique de notre nation? Nous sommes sous la Ve République, mais nous avons vécu près de 4 régimes politiques différents au XXe siècle, 6 autres au XIXe siècle, et avons vécu sous 5 dynasties royales différentes au cours de notre histoire. Nous sommes une république, mais la France a été pendant très longtemps une monarchie. Comment expliquer le fait que la France puisse aussi bien être le pays de Jeanne d’Arc (système politique royaliste féodal) que celui de Simone Veil (Ve République)? Si la France peut être réduite à son État, alors cela veut dire que Napoléon Bonaparte n’était pas français.
  • Les Nations semblent préexister aux Etats. Pourquoi cet État là s’est-t-il bâti autour de cette communauté là et pas une autre? Pourquoi les savoyards sont-t-ils français et pas les genevois? Pourquoi les alsaciens sont-t-ils en France et pas le Luxembourg? Tout expliquer par les accidents de l’histoire n’est pas satisfaisant: les frontières de notre pays se sont bâtis parce que nos ancêtres avaient une idée très claire des « limites naturelles de la France ». Nous avons eu par le passé beaucoup plus de territoires, parfois administrés exactement comme la ville de Paris, mais nous ne les avons pas gardés parce qu’ils étaient définitivement à une autre nation (je pense à l’Algérie). Cela me fait dire qu’avant même que l’État existe dans un certain périmètre, il y a une idée, une substance qui existe avant même l’État. Ce que j’appelle une Nation.
  • Les États modernes ne sont qu’une invention très récente. L’État tel que nous l’entendons aujourd’hui n’existait tout simplement pas au Moyen-Âge. Il a commencé tout juste à exister pendant l’ère moderne. Il n’est vraiment apparu qu’au XVIIIe siècle et s’est associé étroitement au concept de nation (donnant le mot « État-nation ») qu’à la fin du XIXe siècle. C’est très récent. Et pourtant, on parle de nations depuis le début de l’humanité ou presque! Quand Israël était dans le désert, sans lois ni juges, n’était-t-elle pas déjà une nation? On voit bien que la Nation précède l’État, et ne peut donc être réduite à celui-ci.

Pour ces raisons (entre autres) on ne peut pas réduire la Nation à l’État

2. Une nation n’est pas définie par un peuple commun

C’est la définition plus ancienne de nation, avant que les États ne prennent de la force. C’est d’ailleurs le sens le plus courant que l’on trouve dans la Bible, où le mot derrière « nations » est le grec ethnos – peuple (au sens ethnique). C’est d’ailleurs aussi le genre de définition que l’on utilise en missiologie. Cette définition convient très bien pour un usage quotidien, mais si je veux une définition précise de nation, je vais devoir l’abandonner. Voici pourquoi:

  • Le problème de leur origine: la nation française est née de l’hybridation entre les francs et les gallo-romains. Mais lequel de ces deux peuples était « le peuple français »? Les gaulois? Ce serait vraiment négliger la composante germanique de notre nation, surtout au moyen-âge. Les francs? Ce serait vraiment négliger la composante latine de notre nation (sans compter que cette composante « latine » était un peuple celte à la base).  Deux fleuves ne deviennent pas un troisième fleuve, c’est plutôt un fleuve mineur qui se jette dans le majeur. Or ce n’est pas le cas des nations: lorsque la nation franque se jette dans la nation gallo-romaine, on voit une nation française qui n’est plus ni l’un, ni l’autre, mais pleinement autre chose, une autre idée.
    La France n’est pas la seule dans ce cas: l’Angleterre était celte, puis angle ET saxonne, puis s’est faite envahir par les normands, mais s’est comme hybridée avec eux. Qu’est-t-elle? Un peuple anglo-saxon normandisé? Non, elle est l’Angleterre.
  • Le problème des différentes ethnies: C’était facile de définir les nations juste après le déluge, dans Genèse 10: c’était tout les descendants d’un certain homme dont la nation portait le nom. On pensera à Canaan, Mistraïm (Egypte), Pout (Lybie)… qui étaient des hommes avant d’être des nations. C’est aussi ainsi que Dieu dit à Abraham: « je ferais de toi une grande nation« .
    Pas besoin de faire un grand dessin pour comprendre que nos nations d’aujourd’hui n’ont plus, mais alors plus rien à voir avec cet idéal. Les français peuvent difficilement être considéré comme les descendants physiques d’un seul être humain. Il y a des nations comme la Chine qui sont multi-ethniques tout en étant une seule nation. Bref, il y a des nations qui dépassent la simple notion d’ethnie commune.
  • Le contre-exemple des États-Unis : à quel peuple correspond la nation américaine? Aux amérindiens seulement? Aux descendants d’anglais? Que faire alors des allemands, des irlandais, des nations africaines, des juifs, des italiens, des hispaniques, des français, des indiens, des japonais, des chinois, des coréens, des… qui forment la nation américaine? C’est une nation qui n’est ouvertement et explicitement pas fondée sur l’idée de peuple ou ethnie commune. Pour tout dire, les Etats-Unis ont au contraire tendance à prêter une grande attention à ne pas fondre les populations ensemble (cf système ségrégationniste valable jusqu’à il y a très peu). Qu’est ce qui en fait une nation alors? Une idée commune, pas un peuple commun.

Pour ces trois raisons, même si on est très proche de trouver une définition par ce moyen, réduire la nation à un peuple n’est pas suffisant.

J’aborde rapidement les autres critères possibles, mais ils sont clairement moins probables.

3. Une nation n’est pas définie par une langue commune

Il est vrai qu’à l’origine une nation=une langue. Cependant:

  • Il existe des nations qui parlent la même langue qu’une autre et pourtant sont différentes: L’Israël de Jésus parlait l’araméen. L’anglais aujourd’hui est la langue nationale d’une énorme quantité de nations. Le Québec, qu’il soit une nation à part ou une part de la nation canadienne, n’est certainement pas une part de la nation française.
  • Il y a des nations à l’inverse, qui reconnaissent plusieurs langues: la Suisse en reconnaît quatre (Allemand, Français, Italien, Romanche) et pourtant ne se sent ni allemande, ni française, ni italienne.

Une nation ne peut donc pas être définie par une langue.

4. Une nation n’est pas une culture commune

Ce critère là pourrait presque être le bon, mais j’ai rencontré des problèmes insolubles en essayant de définir la nation sous cet angle:

  • Le concept est lui-même atrocement vague: une culture se définit par quoi? Une langue? Une philosophie? Un art? Tout à la fois? Cela ne nous aide pas du tout à clarifier ce qu’est une nation.
  • Ce sont les nations qui produisent la culture, pas l’inverse. Pour qu’on puisse tracer les lignes et dire: « ceci est de la culture française » cela veut dire que j’ai déjà une certaine idée de ce qui est français et ce qui n’en est pas. Autrement dit, j’ai l’idée de la France avant même qu’elle soit exprimée par de la culture. Pas bon pour en faire la base de ma définition.
  • Quelles cultures sont qualifiées? Il y a une culture cosmopolite qui est commune aux privilégiés américains, européens, et même africains et asiatiques. Ces cosmopolites s’entendent mieux entre eux qu’avec des personnes de leur propre nation. A l’inverse, il y a des sous-cultures (par ex la culture évangélique francophone) qui peuvent difficilement être associées à l’expression d’une nation. Comment définir la nation à partir de la culture, quand il y a des cultures non-nationales (on dira trans- et sub-nationales)?

Donc non, non et non, la Nation ne vient pas de la Culture.

5. Une nation n’est pas définie par sa religion

Ce fut vrai, dans le temps. Mais cette idée est obsolète depuis au moins l’Empire Romain.

  • La plupart des grandes religions sont communes à plusieurs nations. C’est évident dans le cas du christianisme. Même dans le cas de l’Islam qui pourtant entend définir ce que doit être une nation, il est impossible de réussir à réduire la définition d’une nation par simplement sa religion. L’Indonésie ne sera jamais le Yémen juste parce qu’elle est musulmane.
  • En une nation, on retrouve plusieurs religions. La Chine est très certainement une seule nation, et pourtant elle n’a jamais connu d’unité religieuse: les confucéens vivaient avec les taoïstes, les bouddhistes, un fond païen et quelques communautés chrétiennes égarées dedans. Aujourd’hui, la carte religieuse chinoise se partage entre l’athéisme, le christianisme et le bouddhisme (et toujours le paganisme primitif). Pourtant, il n’y a toujours eu qu’une seule Chine!

La religion est la base de beaucoup de choses, mais pas des nations.

6. Une nation n’est pas définie par un espace géographique

Cela tient d’avantage d’une approximation que d’une vraie bonne idée, mais tout de même: et si la nation australienne était l’île d’Australie? Non car:

  • Plusieurs nations ont vécue sur une même zone géographique. En Asie Mineure furent autrefois les Hittites. Puis les Perses. Puis les Grecs. Puis les turcs. Aujourd’hui, je regarde l’Anatolie et je me dis: « c’est la Turquie ». Sauf que les ancêtres des turcs sont nés en Mongolie…
  • Il existe des nations sans pays: Israël forme aujourd’hui une nation et un pays géographique, mais elle n’est pas sorti du néant: c’est une nation qui pendant deux mille ans n’a pas eu de sol. Ceux que l’on appelle les roms (ou tziganes, ou gitans) font aussi partie de ces nations sans pays.

On s’en doutait dès le départ, mais une montagne et trois fleuves ne font pas une nation.

7. Une nation n’est pas la somme des critères ci-dessus

Dernière tentative de sauvetage avant le recours à l’abstrait: dire qu’une nation est un peuple organisé sous la forme d’une communauté politique et peut être deux trois autres critères. C’est une démarche qui est la plus souvent utilisée dans les milieux académiques. Cependant, on n’a jamais réussi à se fixer sur la liste et le poids de ces critères, et voici pourquoi.

  • Même en les ajoutant et les combinants, il faut bien un critère de base auquel se greffe les autres. Lequel? On retombe dans la liste du dessus.
  • Nous ne chercherions pas à définir ce qu’est une nation, si nous n’avions pas déjà conscience que « Nation » existe. Autrement dit le vrai substrat d’une nation n’est peut être pas son ethnie commune, son état ou sa langue, mais l’idée abstraite qui nous amenait dès le début à chercher ce que nous avions de commun avec un autre français. Nous nous concentrons sur des réalités extérieures, alors qu’il y a un quelque chose d’abstrait, une essence qui dépasse complètement de toutes les tentatives de définition élaborées jusqu’ici.

Conclusion

Nous avons passé en revue tous les éléments concrets qui auraient pu être la base d’une définition et tous se plantent. Si les nations existent, elles appartiennent au monde des idées, à l’abstrait (à ne pas confondre avec l’irréel).

Or où est le monde des idées?

Une nation, c’est une idée dans la tête de Dieu.

3 commentaires sur “L’impossible définition de Nation « par en bas »

    1. Oui, c’est un comput possible. Mais vu la rivalité entre les Bourbons et les Orléans… et puis c’est pas comme si le passage des Capétiens direct aux Valois et des Valois aux Bourbons était un petit détail^^

      J'aime

  1. Tout est multi facettes, comme un diamant renvoyant mille feux ou éclats de Lumière. Si l’on prend une personne et que l’on remonte son arbre généalogique, on peut s’attendre à une multitude de surprises.
    Ce qui a changé : l’usage et la pratique de l’Internet. En 25 ans…
    Qui aurait pu prévoir ce que l’on ferait avec un mobile…
    Qu’allons-nous découvrir avec la 5G ?
    Je voudrais féliciter l’auteur de ce Blog pour la Lumière qu’il diffuse…
    Étienne, un Grand bravo pour ce travaille parfaitement maîtrisé.

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s